—Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? Mais c'est clair comme le jour! César est le futur unificateur et empereur de l'Italie. Ne le voyez-vous pas? Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau héros, sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle eût eu des lueurs d'espoir par des gens qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la destinée la trompait au moment décisif. Et à demi morte, presque sans souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et à Naples, guérira ces blessures gangrenées par le temps. Et jour et nuit, l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...

Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il était pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. Mais en même temps, dans cet élan inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d'impuissant, semblable à un accès.

Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l'impression de la mort de Marie, il avait traité César de «monstre». Il ne lui signala pas cette contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait sa pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.

—Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. Mais voilà ce que je voulais vous demander: pourquoi précisément aujourd'hui, vous êtes-vous convaincu que César était l'élu de Dieu? Le piège de Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses autres actions, convaincu qu'il était un héros?

—Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et feignant l'impartialité. La perfection de cette tromperie, plus que tous les autres actes du duc, démontre qu'il possède, à un rare degré, les qualités les plus grandes et les plus opposées.

»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; j'étudie simplement. Et voilà mon opinion: pour atteindre n'importe quel but, il existe deux façons: l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; la seconde, bestiale. Celui qui veut gouverner doit posséder les deux façons: savoir selon les circonstances être un homme ou une brute. C'est le sens caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris par le centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les rois, pupilles du centaure, comme lui réunissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne supportent pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un héros, choisi par la destinée, a seul la force de supporter la liberté, piétinant les lois sans crainte, sans remords, restant innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour la première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit—le sceau des élus!

—Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Léonard profondément pensif. Seulement, il me semble que n'est pas libre celui qui, à l'instar de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et aime tout. Par cette liberté seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils deviendront semblables à des dieux et s'envoleront...

—Voleront? s'écria Machiavel étonné.

—Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua Léonard, ils créeront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J'ai beaucoup pensé à cela. Peut-être n'en résultera-t-il rien—qu'importe, si ce n'est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.

—Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés aux hommes ailés. Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bête, avec des ailes d'oiseau. Une vraie Chimère!