LE FAUVE POURPRE

1503

Le Fauve sortant de l'Abîme.

(XI, 7. Révélations de Saint-Jean.)

I

Léonard possédait une vigne près de Florence, sur la colline de Fiesole. Son voisin, désireux de lui enlever quelques perches, sous un prétexte futile, lui avait intenté un procès. Mais comme il se trouvait en Romagne, Léonard confia la surveillance de cette affaire à Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503, le fit venir auprès de lui, à Rome.

En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir, dans la Capella Nuova, les célèbres fresques de Luca Siniorelli, à peine achevées. Une de ces fresques représentait la venue de l'Antechrist.

Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui parut méchant, mais en le regardant longuement, il vit qu'il n'était qu'infiniment douloureux. Dans les yeux clairs au regard humble, se reflétait le dernier désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de ses disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses doigts déformés, pareils à des griffes de fauve, il était superbe. Et Giovanni, comme jadis dans son délire, était de nouveau étonné de la ressemblance frappante jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait ni n'osait reconnaître.

A gauche, dans ce même tableau était représentée la chute de l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des ailes invisibles, l'ennemi du Sauveur, frappé par un ange, tombait dans un gouffre. Ce vol malheureux, ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles pensées sur Léonard.

En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient ces fresques: un grand et gras moine d'une cinquantaine d'années et son camarade, homme d'un âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme un clerc vagabond, un de ceux qu'on appelait des «errants» ou des «goliards».