Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto Marpurg, petit vieillard au sourire enfantin, qui n'avait pas prononcé une parole jusqu'alors, sortit de sa poche des feuillets soigneusement pliés et proposa de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, seigneur exilé de la cour de Rome. En une longue énumération, l'auteur racontait toutes les scélératesses et toutes les abominations qui s'accomplissaient dans la demeure du pape, commençant par la simonie et achevant par le fratricide de César et l'inceste du pape avec Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par un appel à tous les rois et gouvernants d'Europe, leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces monstres, ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est venu, car en vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu n'ont eu d'ennemis tels que le pape Alexandre VI et son fils César.»
Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape était réellement l'Antechrist. Les opinions étaient différentes. L'organiste Otto Marpurg avoua que depuis longtemps ces idées lui enlevaient tout repos et qu'il supposait que le véritable Antechrist n'était pas le pape lui-même, mais son fils César qui, à la mort du père, s'emparerait du trône de saint Pierre. Fra Martino prouvait, en s'appuyant sur un passage du livre l'Ascension d'Ezéchiel, que l'Antechrist, ayant l'image humaine, en réalité ne serait pas un homme, mais seulement une vision immatérielle, car, d'après saint Cyrille d'Alexandrie «le fils de la perdition, régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist, n'est pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, l'ange Veliard, le prince de ce monde».
Thomas Schweinitz secoua la tête:
—Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome dit très nettement: «Quel est celui-ci? N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, l'une diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le pape, ni César ne peuvent être l'Antechrist: celui-ci doit être fils de vierge...
Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: De la Fin du monde.
Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira d'ombre la vierge et le serpent lubrique pénétrera en elle, et elle concevra et elle enfantera.»
Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je suppose, fra Thomas, qu'il ne trompera même pas les enfants à la mamelle.
Schweinitz secoua de nouveau la tête:
—Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront tenter par le masque de la sainteté, car il tuera son corps, observera la pureté, il ne se souillera pas avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et sera plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour les hommes, mais pour toutes les bêtes, pour tout ce qui vit. Et comme la perdrix des bois, il appellera la couvée étrangère avec une voix trompeuse: «Venez à moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et je vous consolerai.»
—S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le reconnaîtra et le démasquera?