Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San Spirito, Beltraffio l'aidait.

Comme il remarquait la continuelle tristesse de Giovanni et désirait le distraire, Léonard lui proposa de l'accompagner au palais du pape.

A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient adressés à Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage pour trancher la question de possession des nouvelles terres découvertes par Christophe Colomb. Le pape devait définitivement bénir le méridien qui divisait le globe terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant. Léonard était invité avec tous les autres savants dont le pape désirait connaître l'avis.

Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta: il voulut voir celui dont il entendait tant parler.

Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et ayant traversé la grande salle des Prélats, celle où Alexandre VI avait remis la Rose d'Or à son fils César, ils pénétrèrent dans les appartements privés: la salle de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis dans le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle, les rinceaux entre les arcs étaient décorés de fresques de Pinturicchio, scènes du Nouveau Testament et de la vie des Saints.

A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté les mystères païens. Le fils de Jupiter—Osiris, dieu du soleil, descendait du ciel pour se fiancer avec la déesse de la terre, Isis, et apprendre aux hommes l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; il ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme du taureau blanc Apis.

C'était une chose étrange de contempler, dans les appartements du pape, ce voisinage de tableaux saints et du taureau des Borgia, cette pénétrante joie de vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils de Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le fruit de tes entrailles est béni», un petit page dressait un chien à se tenir debout; et, dans les Fiançailles d'Osiris et d'Isis, un gamin chevauchait, nu, un jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous les décors des salles, entre les guirlandes de fleurs, les anges, les faunes dansants, apparaissait le mystérieux Taureau, le fauve pourpre; et il semblait que de lui, comme d'un soleil, découlait l'immense joie de vivre.

—Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou une foi naïve? N'est-ce pas le même attendrissement saint sur le visage d'Élisabeth et sur celui d'Isis, pleurant devant le corps lapidé d'Osiris? N'est-ce-pas le même pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs égyptiens recevant le dieu du soleil tué par les hommes et ressuscité sous les traits d'Apis?

Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la tête, chantaient des louanges, brûlaient l'encens sur les autels, le taureau héraldique des Borgia, le veau d'or transformé, n'était autre que le premier prélat romain, déifié par les poètes:

Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus