—Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis un homme simple, incapable de ruse. Tout ce que mon cerveau pense, ma langue le dit. Tandis que César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs, parfois je crie après lui, je m'emporte, je l'injurie et j'ai peur, oui, oui, j'ai peur de mon fils, parce qu'il est poli, trop poli et quand subitement il vous regarde, on sent le poignard dans le cœur...
Les invités accentuèrent davantage encore leurs louanges.
—Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, vous l'aimez comme un proche et ne le laisserez pas injurier.
L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le pape sentait la tête lui tourner, non tant de boisson que de l'avenir glorieux qu'il rêvait pour son fils.
On sortit sur le balcon, la ringeria donnant sur la cour du Belvédère où les écuyers du pape faisaient saillir de belles juments par d'ardents poulains.
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Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, longtemps Alexandre VI se réjouit à ce spectacle. Mais peu à peu son visage se rembrunit: il songeait à madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait vivante devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux yeux bleus, les lèvres un peu fortes, toute fraîche et belle comme une perle, infiniment soumise et calme, ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus forte horreur du péché restant chaste et impassible. Il se souvint également avec indignation et haine de son mari, le duc de Ferrare, Alfonso d'Este. Pourquoi l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à cette union?
Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il avait senti subitement le poids de sa vieillesse, il rentra dans la salle.