Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient plus vieux et plus râpés encore qu'en Romagne; il était évident que les seigneurs de la République continuaient à ne le point gâter. Il avait maigri; ses joues rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de plus en plus fiévreux.

Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à Rome et quelle mission l'y avait conduit. Lorsque l'artiste parla de César, Nicolas se détourna, puis évitant son regard et haussant les épaules, il répondit froidement avec une indifférence feinte:

—De par la volonté de la destinée, j'ai été dans ma vie témoin de tant d'événements, que depuis longtemps je ne m'étonne plus de rien...

Et visiblement, désirant changer de conversation, il questionna Léonard sur ses travaux.

Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au service de la République florentine, Machiavel secoua la tête:

—Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui est meilleur, les crimes d'un héros tel que César Borgia ou les vertus d'une fourmilière comme notre république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi; je connais tant soit peu les beautés du gouvernement populaire! railla-t-il avec son sourire amer de sceptique.

Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani au sujet des ruses du renard que Machiavel s'apprêtait à apprendre aux poules et des dents de loups qu'il voulait placer aux agneaux.

—Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement Nicolas. Les oies rendues enragées, les honnêtes gens seront prêts à me brûler sur le bûcher, parce que le premier j'aurai parlé de ce que font tous les autres. Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le peuple, soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les bons, mauvais et les mauvais me détesteront parce que je leur paraîtrai plus mauvais qu'eux-mêmes.

Et il ajouta avec une calme tristesse:

—Rappelez-vous nos causeries en Romagne, messer Leonardo? J'y pense souvent et il me semble parfois que nous avons une destinée commune. La découverte de nouvelles pensées sera toujours aussi dangereuse que la découverte de nouvelles terres. Chez les tyrans et dans la foule, chez les grands et chez les humbles, nous sommes toujours des étrangers, des vagabonds sans abri, des éternels exilés. Celui qui ne ressemble pas à tout le monde est seul contre tous, car le monde est créé pour la médiocrité et il n'y a de place au monde que pour elle. Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être le pire dans une existence n'est-ce pas le souci, la maladie, la pauvreté, la douleur: mais l'ennui.