—Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.

—Quoi?

Après un instant de réflexion, elle répondit:

—Le Royaume de Vénus.

Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de Gioconda, dont il empruntait le sujet à ses souvenirs, aux voyages, aux observations de la nature, à ses projets de tableaux. Il employait presque toujours les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces récits qu'il faisait accompagner par une douce musique.

Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et Atalante eurent exécuté le motif qui servait invariablement de prélude au Royaume de Vénus, il commença de sa voix féminine son récit, telle une vieille fable ou une berceuse:

—Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie assurent qu'à ceux qui sont destinés à périr dans les flots, apparaît, au moment des terribles tempêtes, la vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les tourbillons et les typhons. De nombreux navigateurs, attirés par la splendeur de cette île, ont brisé leurs navires contre les rocs cachés par les remous. Là-bas, sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses à demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes marines; les uns présentent leur quille, les autres leur poupe, les troisièmes la proue. Et ils sont si nombreux que cela ressemble au Jugement dernier, lorsque la mer rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île, le ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines couvertes de fleurs et l'air est si calme, que la longue flamme des trépieds placés sur les marches du temple s'étire vers le ciel, droite et immobile comme les colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir. Seuls, les jets d'eau coulant d'une vasque de porphyre dans l'autre, troublent la solitude par leur douce chanson. Et plus terrible est la tempête, plus profond est le calme du royaume de Cypris.

Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et le silence qui suivit était plus doux que tous les sons. Comme bercée par la musique, séparée de la réalité, pure, étrangère à tout, sauf à la volonté de Léonard, monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec un sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et pure, mais si profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant en voir le fond—le sourire même de Léonard.

Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard et monna Lisa étaient deux miroirs qui, se reflétant l'un dans l'autre, s'absorbaient à l'infini.

II