Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà considéré comme un maître habile, travaillait aux fresques de la nouvelle église de Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio Maggiore, construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très haut, se trouvaient le parc abandonné et le palais jadis superbe, des seigneurs de Carmagnola.

Les nonnes louaient cette terre et cette maison à l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, revenus depuis peu à Milan.

Peu après la première invasion française, et le pillage de la masure de monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et, durant neuf ans, avaient erré en Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient à leur sujet: les uns assuraient que l'alchimiste avait trouvé la pierre philosophale qui permettait de transformer l'étain en or; d'autres, qu'il avait soutiré de très fortes sommes au devâtdâr de Syrie et se les étant appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir un trésor caché dans le temple d'Astarté, en Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait dévalisé à Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement riche, qu'elle avait charmé et enivré à l'aide de plantes maléfiques. Toujours était-il que, partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus colossalement riches.

L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius Chalcondicus, l'émule de monna Sidonia, s'était transformée, ou plutôt, feignait d'être une des plus respectueuses filles de l'Église. Elle observait sévèrement les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, avait acquis non seulement la protection des sœurs du Monasterio Maggiore, mais encore celle de l'archevêque.

Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme un maître et comme le dépositaire de la divine sagesse d'Hermès Trismégiste.

L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand nombre de livres rares datant du règne des Ptolémées et traitant de mathématiques. L'artiste lui empruntait ces livres qu'il envoyait prendre par Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice, sous un prétexte ou sous un autre, en réalité uniquement pour voir Cassandra.

La jeune fille aux premières entrevues avait observé une certaine retenue, jouant à la païenne repentie, parlant de son désir de prendre le voile; puis, peu à peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre, elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; était ou semblait malade presque de façon continue, passait son temps, en dehors des offices, dans une chambre retirée où elle ne laissait pénétrer personne: une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, donnant sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets par une muraille de cyprès. L'installation de ce refuge tenait du musée et de la bibliothèque. On y voyait des antiquités orientales, des tronçons de statues grecques, des divinités égyptiennes taillées dans le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins durs comme de l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes d'inscriptions assyriennes, des livres de mages persans, reliés de fer, et des papyrus de Memphis, transparents et tendres comme des pétales de fleur. Elle racontait à Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle avait vues, la solennité des temples de marbre blanc abandonnés des fidèles et érigés sur des rocs noirs rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; elle lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées et les dangers qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois il lui demanda ce qu'elle avait cherché dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de tourments, amassé toutes ces antiquités, elle répondit par les mots de son père, Luigi Sacrobosco:

«Pour ressusciter les morts».

Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela à Giovanni l'ancienne sorcière Cassandra.

Elle avait peu changé. Son visage était toujours étranger à la joie et à la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus inéluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille attachait à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la peur et la pitié.