La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits et en même temps se calmait à l'idée que dix siècles avant lui des gens avaient souffert comme lui, s'étaient débattus contre la dualité, sombraient dans les mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y avait des moments où il s'éveillait de ces pensées, comme d'un long enivrement ou d'un délire. Et alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait, qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait de lui, il voulait fuir. Mais il était trop tard. La curiosité l'entraînait vers elle, et il sentait qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris, qu'elle le sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce moment arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l'inquisiteur fra Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui parvenaient sur l'extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la province lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais épiscopal avertirent monna Cassandra du danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une fois entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne la sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, en Angleterre ou en Hollande.

Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, Giovanni causait avec elle, dans la salle retirée du Palazzo Carmagnola.

Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les branches noires veloutées des cyprès, semblait pâle comme un clair de lune; le visage de la jeune fille était particulièrement beau et impénétrable. A cet instant de la séparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui était chère. Il lui demanda:

—Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous le suprême mystère dont vous m'avez parlé?

Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre carrée d'un vert transparent. C'était la célèbre Tabula Smaragdina, la table d'émeraude, trouvée soi-disant dans une grotte près de Memphis entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans lequel, selon la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, le dieu égyptien Osiris. L'émeraude portait gravé sur une des faces en lettres coptes et sur l'autre en vieux caractères grecs:

Le ciel en haut, le ciel en bas,

Les étoiles en haut, les étoiles en bas,

Tout ce qui est en haut est en bas,

—Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.

—Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra solennellement. Je te dirai tout ce que je sais moi-même, entends-tu, absolument tout. Et maintenant, selon la coutume, avant de nous séparer, vidons la dernière coupe fraternelle.