Heureusement, le véritable amour de soi, s’il est profondément senti, dissipe ces puériles velléités de comédie. Aussi longtemps qu’elles se manifestent sous une forme quelconque, l’homme n’a pas appris à s’aimer, ou, pour mieux dire, il s’aime faussement, il est son propre ennemi, l’artisan de ses souffrances, le destructeur de ses joies, la main qui entrave, le piège qui fait tomber, la griffe qui déchire. Au contraire par le développement de ses facultés physiques et mentales et par l’épanouissement de sa nature vraie il peut arriver à rendre sa vie digne d’être vécue. En substituant le désir d’être à celui de paraître, l’amour-propre à la vanité, la sensibilité à la sentimentalité, la volonté de cultiver son jardin à la vaine poursuite d’une égalité impossible, l’individu n’ajoutera pas aux implacables douleurs qui le guettent, telles que la maladie, la trahison et la mort, l’immense catégorie des amertumes stériles, des déboires cherchés, des découragements évitables, des désespoirs inutiles. L’homme doit arriver au point où tout honneur immérité lui pèsera comme une humiliation.
L’individualisme est violemment attaqué aujourd’hui; il est cause, en effet, des plus grands maux, mais parce que c’est un individualisme qui cherche à prendre aux autres et non à développer en soi. Il est nécessaire de distinguer: l’homme qui soigne son corps pour le rendre sain et beau ne nuit pas à autrui; il nuit à autrui s’il le couvre de vêtements somptueux obtenus par vice ou fraude, cause de ruine pour sa famille, objet d’envie pour le prochain. Même si une position exceptionnelle le lui permet, cet excès de magnificence est égoïste, car il diminue la possibilité de la charité. User de l’intelligence des autres sans les rétribuer de façon équitable est égalément égoïste, mais le développement de sa propre intelligence ne peut faire de tort à personne. Le désir d’obtenir les premières places, si on est réellement parmi les plus dignes comme intelligence et savoir, n’est pas nuisible à la collectivité; il devient nuisible lorsque ces premières places sont obtenues, non par mérite, mais par intrigue, astuce, charlatanisme, lorsqu’elles sont volées à qui elles reviendraient de droit.
Si chaque être humain se disait: mon unique but doit être de développer les forces et les dons de ma propre nature, il serait à la fois encouragé et limité dans ses ambitions; le sentiment qu’il ne peut aller au-delà le sauverait de l’envie et de la jalousie; dédaignant le faux il ne saurait aspirer à ce qui ne lui revient pas. L’on objectera que l’individu lancé dans la vie, étreint par la concurrence, devient incapable d’établir constamment une juste balance entre ses mérites et ceux d’autrui. Évidemment, mais quand par la culture de son jardin un esprit aurait acquis l’habitude de rester dans le vrai et de mépriser le faux, il lui en resterait quelque chose même à l’heure des luttes acharnées. Les habitudes de politesse du siècle dernier se retrouvaient sous le feu de l’ennemi, alors que pour commander la charge le capitaine de la Maison-Rouge saluait son escadron, disant: «Messieurs les gendarmes de la Maison du Roi, veuillez assurer vos chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.»
La société moderne marche d’ailleurs, il faut l’espérer, vers une distribution plus équitable du pain quotidien: l’évolution sociale qui se prépare, les lois plus justes qui en découleront, l’ouverture de champs d’activité fermés jusqu’ici, diminueront l’âpreté du combat. Mais pour que l’homme puisse comprendre ces conditions nouvelles de vie et y participer dignement, il faut qu’il ait appris à s’aimer. Le but de cet amour se résume en trois propositions principales: être sincèrement ce qu’on est; atteindre le plus haut développement possible; répandre la joie autour de soi pour la sentir en soi. Que l’objectif se limite simplement à l’existence terrestre ou comprenne les espérances immortelles, la voie à suivre est la même, car elle comprend la vérité, le perfectionnement, l’altruisme et doit avoir comme résultat l’harmonie finale de l’être.
Pour les vulgaires jouisseurs ou les simples spectateurs de la vie, tous les mots qui précèdent sont vides de sens, dépourvus de saveur et ils ne rendent qu’un son creux et vain. Mais les autres, ceux qui, sous une dénomination quelconque, ont des aspirations plus ou moins sincères et fortes vers les choses élevées, qui reconnaissent des lois morales, qui sentent la pitié et révèrent la justice, qui veulent leur bonheur et le bien d’autrui, savent-ils s’aimer beaucoup mieux, sont-ils disposés à apprendre le véritable amour et à le pratiquer?
Il y a des âmes scrupuleuses et égarées qui croient que cet amour leur est interdit; elles ne comprennent pas que ne pas s’aimer avec son propre cœur équivaut à ne pas penser avec sa propre pensée, à faire fi de la vie qui leur a été donnée, à supprimer les forces qu’elles ont reçues, à refuser de guider vers les hauteurs la conscience dont Dieu leur a conféré le soin. Estimer qu’elles n’ont pas le droit de s’aimer les empêche de se bien aimer, c’est-à-dire de s’aimer suivant le plan divin. Voilà pourquoi tant de chrétiens ne conçoivent pas l’amour de soi d’une façon plus juste, plus sage, plus normale que les disciples du hasard.
Puis vient la grande foule des âmes mortes, de celles qui ont permis à la maladie, à la souffrance, aux déceptions, aux soucis de diminuer en elles, presque jusqu’à l’extinction, l’intensité de la vie morale; elles ont perdu tout magnétisme, tout rayonnement, toute puissance communicative et s’étiolent dans une existence sans chaleur et sans lumière. Il ne leur reste que le regret des choses divines qu’elles ont négligées. Leur nom est multitude. Si elles se ranimaient, ce serait comme une immense armée surgissant tout à coup et partant en guerre pour une nouvelle croisade, bannières déployées. Et sur ces bannières ces mots seraient écrits: Apprends à t’aimer toi-même et tu auras vaincu une partie de la souffrance, apprends à t’aimer toi-même et tu aimeras les autres.