Du temps où le respect de soi-même, l’intérêt bien entendu et la savante hypocrisie imposaient aux hommes intelligents, ou du moins cultivés, une attitude correcte, les mots sous la surface des choses avaient une signification bien différente de celle que je leur attribue aujourd’hui.

Auparavant, ils auraient indiqué ce que les individus cachaient de médiocre, de brutal, et même de cruel sous des dehors corrects et conventionnels. Aujourd’hui que la plupart des êtres n’essayent même plus de masquer leurs légèretés, leurs petitesses et leurs convoitises, il n’y a guère, sous leurs actes et leurs allures, de motifs secrets à découvrir.

Toutes les laideurs sont devenues apparentes et visibles. Nous vivons à une époque de terrible sincérité; on ne le relève pas suffisamment.

Stendhal a dit quelque part que, pour les femmes, dire la vérité équivalait à enlever leur fichu; mais, aujourd’hui, elles ne portent plus de fichu, et les disgraciées elles-mêmes exposent avec courage les défectuosités physiques que jadis les filles d’Ève essayaient soigneusement de dissimuler aux regards. Quant aux hommes, combien d’entre eux ne tentent même plus de se défendre si l’on attaque leur caractère ou leur probité!

Ceux qui en manquent n’en éprouvent plus de honte; ceux qui les possèdent, s’ils y mettent encore du prix dans le fond de leur âme, sont devenus indifférents à l’opinion publique. Ce mépris de l’opinion publique est un signe caractéristique de notre temps.

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Ce qu’il faut discerner sous la surface des eaux tumultueuses, ce ne sont donc pas les laideurs secrètes, puisqu’avec tant de complaisances on les étale, mais bien plutôt les aspirations d’ardente générosité et de pure beauté qui se cachent parfois sous les apparences déconcertantes de la psyché moderne, tels des symptômes annonciateurs d’une aube nouvelle!

Cependant, malgré ces fugitives lueurs, le désarroi des pauvres âmes est resté lamentable. Après l’ébranlement cérébral de la guerre et les déceptions de la paix, on a pu croire qu’elles étaient devenues muettes pour toujours! Ce phénomène d’anéantissement paraît d’autant plus redoutable qu’il est universel et se manifeste aussi bien chez les vainqueurs que chez les vaincus! Le monde est devenu semblable à une mer en tempête, sillonnée de barques sans pilotes, et la marée ne cesse de monter...

Le spectacle, vraiment effarant, abat les plus fermes courages. Une mystérieuse intuition avertit cependant ceux qui ont l’habitude de regarder et d’observer que des feux s’allument encore sur les montagnes, et que de ce chaos effrayant, de ce déchaînement de convoitises violentes, naîtra un monde meilleur, précurseur du règne de l’esprit. Ces ouragans qui soufflent de toutes parts, c’est l’âme d’une humanité renouvelée qui s’élabore dans un douloureux enfantement.

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