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Il convient avant tout de faire une distinction essentielle entre l’éducation et l’instruction. Dans le langage courant, on confond volontiers les deux termes et c’est pourquoi nous avons vu si souvent des maîtres qui n’étaient en rien des éducateurs!

Être un éducateur sous-entend une culture morale qu’aucun examen d’État ne peut conférer. On répondra que la pédagogie est enseignée dans toutes les écoles: mais, en général, ce qu’on entend par ce mot ne représente aucune pénétration d’âme entre l’élève et le professeur.

Sauf en des cas assez rares, où l’intelligence vive et claire d’un maître le libérait des formules et l’élevait au-dessus des systèmes, l’enseignement d’État était aride, froid, souvent pédantesque, et ne tenait pas compte des consciences embryonnaires auxquelles il s’adressait. Les leçons étaient débitées avec indifférence et écoutées avec une insouciance analogue.

L’ensemble des doctrines pédagogiques,—dont quelques-unes peuvent être excellentes en elles-mêmes—a été, du reste, presque toujours mal présenté et plus mal digéré encore, tandis qu’il devrait être, au contraire, le principal et le plus essentiel des enseignements. Il mériterait même une place à part dans la hiérarchie des études, parce que modeler des caractères est beaucoup plus profitable à la félicité humaine que de former des savants.

Que ces paroles ne donnent lieu à aucun malentendu! La nécessité de la haute culture est d’une telle importance que si la liberté de l’enseignement, accompagnée d’un indispensable contrôle, paraît désirable aujourd’hui à tant d’esprits sagaces, c’est justement parce que, délivrant l’école des vaines formules, elle provoquera de fécondes émulations, contrebalançant ainsi l’inconvénient qu’il peut y avoir à confier l’école à des professeurs inamovibles, qui n’ont rien à craindre ni à espérer; cette liberté permettrait, dans tous les pays, la constitution de fortes équipes d’éducateurs moralement solides et capables d’exercer un prestige sur les esprits qu’ils sont appelés à modeler. Quand on considère l’immense responsabilité qu’ont encourue les maîtres en ne comprenant pas suffisamment leur mission, on tremble à la fois pour leur conscience et pour les victimes de leurs fausses théories.

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L’anarchie générale de la pensée qui menace de nous ramener à la barbarie et le bouleversement mental qui en dérive, dépendent en grande partie de l’enseignement erroné et incomplet, au point de vue éducatif, qu’ont reçu les enfants. Les parents ont aussi, en ce sens, de graves fautes à se reprocher: les mères surtout, dans l’esprit desquelles la notion de la nécessité du plaisir pour leurs enfants a pris des proportions singulières; mais l’école est encore la plus coupable, car elle embrasse tout le développement des êtres humains. A côté d’instituteurs admirables, éclairés et patients, combien d’autres, avec leur mécontentement perpétuel, leurs doctrines subversives, leurs attitudes violentes et amères, ont semé dans les jeunes cœurs les germes d’une brutalité inféconde et dominatrice, devant lesquelles aujourd’hui le monde recule épouvanté.

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La réforme s’affirme donc indispensable et urgente. Pour étudier à fond cette question, pour essayer du moins d’apporter quelque remède au mal, ou d’en arrêter l’essor et d’en empêcher le renouvellement, il faut obtenir le concours unanime de tous les bons esprits assoiffés de fraternité et de spiritualité, capables d’élucider, par leurs consciencieux et sages conseils, le problème ardu qui se pose aujourd’hui, menaçant, à tous les esprits de bonne foi, à toutes les consciences droites et à toutes les âmes de bonne volonté.