Fredet paraît pour la première fois à la page [169]; il écrit une lectre en complainte à Charles d'Orléans, qui répond par une autre complainte, laquelle est suivie d'une nouvelle lettre de Fredet. Les deux poëtes se plaignent et se consolent mutuellement; le premier est tourmenté par Amour et le second par Soussy; ces trois pièces sont froides et dénuées de tout intérêt poétique. Fredet et Charles d'Orléans échangent encore Deux rondels (pages [251], [252]) qui ne valent pas mieux que leur complainte; mais bientôt les vers s'animent et se colorent. A la page [279] Fredet dit les grandes douleurs qu'il endure, et Charles d'Orléans (page [280]) promet de l'aider de toute sa puissance; en effet un peu plus loin (page [335]) le prince dit à son protégé: Vostre fait que savez, va bien. Nonobstant ces bonnes paroles, voici Fredet qui déplore les mauvais tours qu'on lui joue, et appelle la mort à grands cris (page [335]). Que voulait Fredet? quels tours lui avait on joué? c'est ce que le livre ne dit pas; mais à la page [336] nous lisons un rondel de Charles d'Orléans où perce le dépit du prince et toute la mauvaise humeur du poëte; il faut remarquer cette pièce, quoique très-faible; elle est la seule de son genre dans le recueil. La pique des deux poëtes amena sans doute une rupture, car à la page [350] Charles d'Orléans se plaint de la longue absence de Fredet, mais d'une façon toute bienveillante; ce rondel, qui a douze vers, est un petit chef-d'oeuvre d'esprit, de bonhomie et de gaieté; la réponse (page [350]) nous apprend que Fredet était marié, ce qui fournit à Charles d'Orléans le sujet d'un nouveau rondel (page [351]), aussi caustique, aussi piquant qu'un chapitre de Rabelais ou une scène de Molière.
Nous ne pousserons pas plus loin cet examen des collaborateurs de notre poëte. Seulement nous ferons remarquer que tous s'efforçaient d'imiter le maître, et que ceux-là réussissaient le mieux qui, comme Fraigne, Boulainvilliers et Jean Caillau, en approchaient le plus. Il nous reste maintenant à parler de quelques pièces comprises dans le recueil, et dont les auteurs sont inconnus.
L'attribution des poésies qui portent au titre un nom d'auteur doit être mise, par cela même, hors de toute controverse. Les poésies non signées peuvent se diviser en deux catégories: les unes, et c'est l'immense majorité, appartiennent à Charles d'Orléans; les autres, et c'est l'exception, appartiennent à ses collaborateurs; il suffira d'indiquer ces dernières.
Onze ballades commencent par le vers: Je meurs de soif auprès de la fontaine; cinq de ces ballades ne sont pas signées[53]. Les poëtes du château de Blois, et ceci en offre un exemple, choisissaient ordinairement une pièce de vers qui servait de thème commun; or, il est peu probable que Charles d'Orléans ait composé pour sa part les cinq ballades non signées. Quelles sont celle ou celles qui lui appartiennent? Nous nous bornerons ici à consigner notre doute, car dans ces concours poétiques l'originalité de l'auteur disparaît, pour ainsi dire, derrière la rigueur de programme.
La ballade de la page [166] (Du regime quod dedistis) n'est certainement pas de Charles d'Orléans, car elle sert de réponse à la précédente (Bon régime sanitatis), qui est signée par lui. Nous avons vu plus haut Charles d'Orléans et Fredet échanger deux rondels à propos du mariage de ce dernier; or, je serais tout disposé à voir dans les deux ballades une continuation de la même polémique; d'autant plus que cette réponse non signée est tout à fait dans la manière de Fredet, et j'ajouterai même qu'elle ressortait de la situation. On pourra m'objecter que Fredet n'était pas prince, et que le mot se trouve dans l'envoi de la ballade de Charles d'Orléans; mais nous ferons remarquer que Villon appelait prince son ami Garnier[54]; ce sont fictions de poëte.
Note 53:[ (retour) ] Voyez l'Envoi de la ballade de Villon à Garnier. OEuvres de Villon, édit. de M. Prompsault, p. 310-311.
Note 54:[ (retour) ] Il nous est impossible de partager sur les Envois l'opinion de M. Aimé Champollion, qui a retranché des poésies de Charles d'Orléans les six ballades suivantes (nous citons les pages de notre édition): En la forest de longue actente, p. [105]; Portant harnois rouillé de nonchaloir, p. [108]; Dieu vueille sauver ma galée p. [109]; Amour qui tant a de puissance, p. [158]; L'autre jour je fis assembler, p. [165], et Bon regime sanitatis, p. [166] (cette dernière porte au titre dans les manuscrits le nom de Charles d'Orléans, et c'est probablement par une omission involontaire que l'éditeur ne l'a pas comprise dans son volume). Ces six ballades se terminent par un envoi adressé à un prince; et comme Charles d'Orléans était prince, M. Aimé Champollion a conclu que ces poésies avaient été composées pour lui et non par lui; mais ici le nouvel éditeur nous semble avoir attaché au mot prince une signification trop absolue et trop rigoureuse. Nous avons déjà vu que cette locution était employée chez les poëtes de ce temps comme une formule toute de convention. Bien plus, Charles d'Orléans avait autour de lui et dans sa famille de vrais princes auxquels il pouvait dédier ses poésies: qu'on ouvre notre volume aux pages [120] et [121], on y Trouvera des ballades signées par Charles d'Orléans, et adressées dans l'envoi à un prince. La ballade de la page [100] (Comment voy je les Anglois esbahys) composée, en 1453, par Charles d'Orléans, à l'occasion de la conquête de la Guienne et de la Normandie, porte au titre de l'envoi le mot prince (le nouvel éditeur a supprimé ce titre dans plusieurs ballades). Ainsi une ballade avec l'envoi à un prince peut venir aussi bien de notre poëte que de ses collaborateurs. J'attribue sans hésitation à Charles d'Orléans les six ballades citées plus haut, car je crois y découvrir des traces non douteuses de sa manière. La ballade de la page [105] est une charmante poésie, et toutes offrent de ce beautés délicates et élégantes qui ont, du moins à mes yeux, l'autorité d'une signature.
Le rondel de la page [245] (Je suis desja d'amour tanné), adressé comme le précédent à la doulce Valentine, doit être du même auteur, René, roi de Sicile, auquel nous attribuerons aussi le rondel de la page [248] (Se vous estiez comme moy).
La ballade de la page [111] (Yeulx rougis, plains de piteux pleurs), celle de la page [129] (Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine), celle de la page [131] (Parfont conseil eximium) et celle de la page [157] (Visaige de baffe venu), me paraissent toutes provenir des élèves de Charles d'Orléans; péniblement rimées, triviales et dénuées de toute élégance, ces quatre ballades n'offrent pas un vers qui trahisse le style pénétrant, facile et correct du maître. Je rangerai dans la même catégorie le rondel de la page [406] (Prophétisant de vostre advenement), celui de la page [425] (Des droiz de la porte Baudet) et celui de la page [426] (Gardez vous bien de ce fauveau), celui de la page [410] (Les biens de Vous, honneur et pris) et les trois suivants. Le rondel de la page [324] (Se vous voulez m'amour avoir) serait plus naturellement placé dans la bouche d'un poëte féminin que dans celle de Charles d'Orléans.
Le petit poëme diffus, plein de vers barbares, intitulé: Le lay piteux (pages [429]-436), et que deux manuscrits comprennent au nombre des poésies de Charles d'Orléans, me paraît d'une époque plus ancienne et n'est vraisemblablement pas de lui; à la page [430], ligne 10, on lit le mot arme pour ame; à la page [434], ligne 31, li pour le; à la page [436], ligne 24, m'ot pour m'a; ces formes grammaticales, dont les vers De Charles d'Orléans n'offrent pas d'exemple[55], viennent nous raffermir dans notre conviction.