Dans le poëme qui ouvre le recueil, l'auteur raconte, au milieu d'une continuelle allégorie, comment il fut conduit par dame Jeunesse dans la maison du seigneur Amour, comment il fut vaincu par Beaulté (Beaulté est la Béatrix de notre poëte, nous y reviendrons tout à l'heure), Comment il laissa à Amour son coeur en gage, et comment il promit de faire balades et chancons rimer. Dame Merencolie, dame Enfance, Joye, Soussy et autres personnifications des sentiments humains, se retrouvent dans toutes les poésies de Charles d'Orléans.
Cette narration est froide, quoique d'une rime assez élégante. Les ballades qui suivent sont uniquement consacrées à la louange de Beaulté (le lecteur nous permettra de laisser ce nom à une femme qui joue un grand rôle dans la vie littéraire de Charles d'Orléans, et dont nous aurons quelquefois à parler). Dans ces premières pages inspirées par la douleur d'une séparation récente, le vers du poète s'affermit visiblement, un élan inaccoutumé échauffe sa verve, et déjà brillent çà et là toute l'originalité et toute la richesse de sa manière. Tantôt l'amant s'abandonne à une triste rêverie, tantôt il soupire gracieusement les peines de l'absence; parfois il craint d'être oublié[10] et rappelle à sa maîtresse les serments jurés dans la maison du seigneur Amour[11]. Alors Beaulté se hâte de rassurer son bel amy sans per, puis la correspondance continue plus active et plus passionnée. Je ne sais si cette femme, dont le poëte a tu discrètement le nom, méritait tous les éloges qu'il lui donne, mais à coup sûr elle faisait des vers fort tendres; citons la première stance d'une de ses chansons:
Mon seul amy, mon bien, ma joye,
Cellui que sur tous amer veulx,
Je vous pry que soyez joyeux,
En esperant que brief vous voye [12]
Écoutons maintenant la réponse du poëte:
Je ne vous puis, ne scay aimer,
Ma Dame, tant que je vouldroye,
Car escript m'avez pour m'oster