«Dimanche 6 janvier (1692), à Versailles.—Le soir il y eut appartement; mais le roi n'y vient plus. M. de Barbezieux est malade depuis quelques jours, et le roi travaille encore plus qu'à son ordinaire.»
«Lundi 28, à Versailles.—Le roi ne sortit point de tout le jour, non plus qu'hier. Il donne beaucoup d'audiences, et travaille tout le reste du jour; il s'est accoutumé à dicter et fait écrire à M. de Barbezieux, sous lui, toutes les lettres importantes qui regardent les affaires de la guerre.»
«Mercredi 2 avril, à Versailles.—Le roi et Monseigneur entendirent les ténèbres à la chapelle; ensuite le roi travailla avec ses ministres. Il n'y a point de journée présentement où le roi ne travaille huit ou neuf heures.»
Cela se soutient et se régularise de plus en plus les années suivantes, et Dangeau, par des résumés de fin d'année, prend soin de constater cette réforme de plus en plus laborieuse de régime, qui suit la mort de Louvois. Louis XIV, en un mot, à cette époque où il allait dater de la cinquantième année de son règne (14 mai 1692), se mettait à l'ouvrage plus que jamais, et à son métier de roi sans plus de distraction. S'il y fit des fautes, il ne cesse d'y mériter l'estime. Il avait cinq grandes armées, sur pied: celle de Flandre, sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne, sous M. de Lorges; de la Moselle, sous M. de Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon, sous le duc de Noailles; je ne parle pas des flottes, alors si actives. Il se décide, pour cette campagne de 1692, à faire encore quelque gros siége; ce sera celui de Namur.—«Jeudi 10 avril, à Versailles.—Le roi tient conseil de guerre le matin avec M. de Luxembourg, M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait partir Vauban incessamment, et on ne doute pas que le roi ne partît bientôt si la saison était moins retardée.» Ce Chanlay dont il est parlé, et que Dangeau, annoté par Saint-Simon, nous fait particulièrement connaître, était de ces seconds indispensables à la guerre, un officier d'état-major accompli, parfait à étudier les questions, les lieux, à dresser des instructions et des mémoires, à juger des hommes. Louvois l'avait légué à Louis XIV, qui voulait en faire un ministre: à quoi la modestie de Chanlay résista. Ces parties sérieuses et toutes pratiques du règne de Louis XIV trouvent leur ouverture et leur éclaircissement par bien des passages de Dangeau. On part de Versailles pour le siége de Namur le 10 mai; on arrive devant la place le lundi 26. Le roi y est pris de goutte; ce qui ne l'empêche pas de tout voir, de donner ordre à tout. La ville se rend après sept ou huit jours de tranchée; le château tient un peu plus longtemps. C'est encore un beau siége classique, régulier, modéré, courtois. Dès le premier jour les dames de qualité s'effrayent de rester dans la ville; on demande pour elles un passe-port: «Le roi l'a refusé; cependant les dames sont sorties et sont venues à une maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé le prince d'Elbeuf. Il voulait qu'elles retournassent dans la ville; mais elles persistèrent à n'y vouloir point retourner, et apparemment le roi aura la bonté de se relâcher; il leur a même envoyé à souper.» Et le lendemain le roi envoie des carrosses à ces dames pour les conduire à une abbaye voisine. «Outre les quarante femmes qui sont sorties du côté du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau, qui sont sorties du côté de M. de Bouflers.» Le roi, tout souffrant et peu valide qu'il est, s'expose suffisamment. A une action, pendant le siége du château, il reste toujours à cheval à une demi-portée de mousquet de la place, et quelques gens sont blessés fort loin derrière lui. Valeur et politesse, discipline et humanité, l'impression qui nous reste de tout cela, sans aller jusqu'à l'enthousiasme lyrique de Boileau, est celle de quelque chose de noble, d'honorable et de bien royal. Il arrive là, à cette prise de Namur, ce qui est plus d'une fois arrivé à la France dans le temps d'une victoire remportée sur terre, c'est un désastre sur mer: on apprend la défaite de M. de Tourville à la Hogue. A son retour de Namur à Versailles, et dès le premier soir, Louis XIV, voit entrer M. de Tourville, qui venait le saluer. Il lui dit tout haut, dès qu'il l'aperçoit: «Je suis très-content de vous et de toute la marine; nous avons été battus, mais vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation. Il nous en coûte quelques vaisseaux; cela sera réparé l'année qui vient, et sûrement nous battrons les ennemis.» Parole encore de vrai roi, qui n'a ni l'humeur du despote, irrité que les choses lui résistent, ni la versatilité du peuple, dont les jugements varient selon le bon ou le mauvais succès.
Cette année 1692 nous offre aussi le très-beau combat de Steenkerque, livré le 3 août par le maréchal de Luxembourg. Dangeau, qui dans le premier moment de la nouvelle l'appelle le combat d'Enghien, nous dit: «Samedi 9 août, à Versailles.—M. le comte de Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation fort ample de M. de Luxembourg de tout ce qui s'est passé au combat. Le roi nous a dit qu'il n'avait jamais vu une si belle relation, et qu'il nous la ferait lire.» Les éditeurs ont eu l'heureuse idée de nous faire le même plaisir que Louis XIV à ses courtisans, c'est-à-dire de nous donner le texte même de la relation de M. de Luxembourg, conservée au dépôt de la guerre, et de laquelle s'étaient amplement servis les historiens militaires du règne; mais dans sa première forme et dans son tour direct, elle a quelque chose de vif, de spirituel, de brillant et de poli qui justifie bien l'éloge de Louis XIV, et qui en fait de tout point une page des plus françaises.
L'admiration de Dangeau est communicative, va-t-on me dire; prenez garde d'y trop donner. Je rends ce que j'éprouve en ces bons endroits, comme encore on me laissera citer ce mot de Louis XIV; conservé par Dangeau, lorsque deux ans après environ le vainqueur de Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg, se meurt: «Vendredi 31 décembre 1694, à Versailles.—M. de Luxembourg à cinq heures du matin s'est trouvé mal, et sa maladie commence si violemment que les médecins le désespèrent. Le roi en paraît fort touché, et a dit ce soir à M. mon frère: «Si nous sommes assez malheureux pour perdre ce pauvre homme-là, celui qui en porterait la nouvelle au prince d'Orange serait bien reçu.» Et ensuite il a dit à M. Fagon, son premier médecin: «Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg tout ce que vous feriez pour moi-même si j'étais dans l'état où il est.»
Louis XIV n'offre pas d'abord des trésors à celui qui sauvera M. de Luxembourg; il dit ce simple mot humain: Faites comme pour moi-même. Ce sont là de rares moments dans sa vie de roi trop asiatique et trop idolâtré: il n'est que plus juste d'en tenir compte.
La campagne de 1692 fut la dernière de Louis XIV qui mérite ce nom; car celle de l'année suivante ne parut qu'un voyage brusquement interrompu. Parti de Versailles le 18 mai 1693 pour l'armée de Flandre, Louis XIV, plus lent qu'à l'ordinaire, n'ayant rien arrêté de précis et s'étant trouvé pendant quelques jours malade au Quesnoy, fait mine de s'avancer du côté de Liége; puis tout d'un coup, le 9 juin, au camp de Gembloux, il déclare qu'il s'en retourne à Versailles. Cette résolution soudaine étonna beaucoup. Le roi ne se montrait pas en cela fidèle à son principe, qui était de ne point s'en retourner sans avoir fait quelque chose. Il renonce désormais à être général et à aller de sa personne à la guerre. Jusque-là, quand il l'avait fait, ç'avait été très-honorablement, bien que toujours dans son rôle de roi. Il ne cherchait point les périls, mais aussi il ne les évitait pas. Dangeau, pas plus en cette dernière occasion qu'en aucune autre, ne se permet le moindre commentaire: mais, ce qu'il y a d'un peu lourd ou de peu svelte jusque dans la force et la grandeur de Louis XIV, paraît bien dans le détail journalier de sa relation. Cet appesantissement en partie physique qui augmentait avec l'âge, cet enchaînement aux habitudes, ce besoin d'avoir toujours autour de soi une grosse cour, finirent par retenir le monarque à Versailles et dans ses maisons.
Si l'espace me le permettait, j'aurais à noter, dans le tome Ve, les teintes plus sombres qui se laissent apercevoir à travers l'uniformité officielle et l'impassibilité souriante de Dangeau. Ainsi on ne joue plus tant à la cour; la santé du roi se dérange plus souvent; quoique à chaque indisposition Dangeau prenne soin de nous rassurer. Les gouttes, les fièvres, aidées des médecines de précaution dont Fagon abuse, tournent en habitude chez Louis XIV, malgré son fonds d'excellente constitution. En même temps les impôts augmentent; les capitations ne rendent qu'avec lenteur. Le roi, qui a retranché une moitié sur les étrennes de ses enfants (1694) et deux cents chevaux de son écurie, cherche à étendre ses économies sur tout ce qui est dépenses de luxe, et sur les courriers que les généraux multipliaient sans nécessité pour la moindre affaire, et sur les Gobelins dont on a congédié tous les ouvriers. On ne paye plus l'Académie des sciences, ni «la petite Académie que M. Bignon avait fait établir pour la description des arts,» celle qui est devenue l'Académie des inscriptions. Même au travers du Dangeau, cela s'entend, tout crie misère. Des désertions, des révoltes dans les troupes se font sentir. Les nouvelles levées d'hommes sont de plus en plus difficiles, et d'odieux recruteurs y emploient la violence à l'insu du roi. Il est temps, c'est l'impression qu'on a, que la paix se fasse, et que le traité de Ryswyck arrive pour procurer à la France un intervalle de repos qui, malheureusement, ne sera pas assez long.
Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on pourrait extraire de ces derniers volumes seraient sans fin, et Saint-Simon se greffant sur Dangeau produit des fruits qui ont une saveur tout à fait neuve. J'ai remarqué plus d'une jolie anecdote, une entre autres, toute littéraire, qui montre que ce n'est pas seulement de nos jours que l'ironie s'est glissée sous un air d'éloge dans le discours d'un directeur de l'Académie française recevant un nouveau confrère.