«Enfin la voix de la raison a été entendue, et le gouvernement renonce à une expédition aussi ridicule que dangereuse par ses suites; nous n'irons pas à Rome. Notre armée n'était pas assez forte pour la diviser ainsi, et les dix mille hommes jetés ainsi au fond de la botte n'entraîneront point la grande armée dans des malheurs incalculables. Le plan sage et bien conçu du général Bonaparte est adopté; nous reprendrons incessamment l'offensive, car c'est le moyen le plus sûr de triompher. Nous allons porter la guerre dans la Souabe et la Bavière, et, si, selon toutes les apparences, nos projets réussissent, la paix ne sera-t-elle pas le fruit de tous nos travaux?

«On a peine à concevoir d'aussi grands résultats avec d'aussi petits moyens. C'est lorsqu'on pouvait à peine espérer des succès secondaires que les hautes destinées de l'armée nous ont portés en Allemagne, après avoir traversé l'immense et riche pays de l'Italie; l'imagination s'exalte en pensant à d'aussi grandes actions. Nous devons tout au général Bonaparte. Un autre à sa place nous eût peut-être menés aux bords du Var. Ah! que je me sais bon gré de l'avoir bien jugé lorsqu'il était peu connu, et lorsque même des femmes, prétendues d'esprit, mettaient en question son esprit et ses talents!

«Nous sommes entrés sur les États du pape; nous lui avons pris deux bonnes citadelles, l'une avec de la cavalerie. Nous lui avons fait deux mille prisonniers, et nous l'avons dépouillé de deux cents pièces de canon; en vérité, le ridicule jeté sur les soldats du pape est bien mérité, car tous ces succès ne nous ont pas coûté un seul coup de fusil.

«La suspension d'armes est conclue avec le pape. Sa taxe est d'environ trente-cinq millions ou leur valeur. Il nous donne cent statues et cent tableaux à notre choix, avec beaucoup de manuscrits. Ainsi Paris va devenir le dépôt des précieux restes de l'antiquité, et les étrangers viendront habiter la France pour les admirer et s'instruire.

«Nous sommes arrivés à Bologne. C'est une grande et belle ville, riche, et où l'on nous a bien reçus. J'y ai pris l'idée des bons spectacles italiens. Rien ne peut être comparé au talent de la première actrice. Nos premières cantatrices de l'Opéra sont à mille piques au-dessous d'elle, et tous les connaisseurs l'ont jugée au moins aussi favorablement que moi.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Bassano, 11 juillet 1796.

«Nos succès sont incroyables, mon tendre père, et moi-même, qui les vois tous les jours, j'ai presque peine à me les persuader. Nous avons encore battu l'ennemi deux fois depuis que je vous ai écrit. L'armée des Autrichiens est absolument détruite; nous avons pris dix mille hommes le 21 et le 22, des équipages de pont, d'artillerie, etc., etc. Bref, cette formidable armée, qui devait nous chasser de l'Italie, fuit aujourd'hui, épouvantée, réduite à sept ou huit mille hommes égarés, et dans l'impossibilité de faire sa retraite par la position qu'elle occupe.

«Nous voilà donc paisibles possesseurs de l'Italie, rien ne peut plus balancer notre puissance. Que l'empereur envoie quarante mille hommes, deux cents pièces de canon, et tout ce qui sert à constituer une armée, et nous aurons encore quelques combats à livrer.

«Le bonheur est d'accord avec la bravoure. Nous ne perdons presque personne, et l'ennemi toujours beaucoup. Mais aussi comme nos troupes sont braves! Rien ne peut donner une idée juste de leur courage, et combien les Autrichiens ont perdu du leur!