«Alexandrie, 22 janvier 1799.
«Nos maux s'aggravent chaque jour, mon cher général, nos pertes augmentent à chaque instant: la journée d'avant-hier nous a coûté dix-sept hommes morts; celle d'hier à peu près autant. Notre position est vraiment déplorable. Je n'exagère pas nos malheurs; mais, si on ne vient promptement à notre secours, ils seront bientôt à leur comble. Le mécontentement des troupes est extrême et tel, que je puis raisonnablement craindre une insurrection; si elle arrive, je saurai ou tout ramener à l'ordre ou succomber; mais qu'on ne nous abandonne pas; et ces malheurs-là seront prévenus. Tout est ici six fois plus cher qu'à Paris, et il n'y a qu'une très-petite partie de la garnison qui ait reçu le mois de vendémiaire; la misère est donc excessive, et les troupes disent hautement qu'on ne les paye pas, parce qu'on espère bientôt les voir périr. Ajoutez à cela la lecture des ordres du jour, qui leur annonce que l'armée est payée régulièrement, et qui leur fait croire que l'argent destiné pour eux est distrait par les autorités immédiates qui les commandent. La ration, d'ailleurs, n'est que d'une livre de pain, à cause de la disette extrême de blé que nous éprouvons; il ne nous reste plus de bois, et voyez si le mécontentement des soldats n'est pas fondé.
«J'ai fait part de toutes mes inquiétudes et de tous mes chagrins au général Menou, et je n'ai obtenu que des phrases de consolation. Ce n'est qu'à regret que je vous fais une peinture aussi triste; mais je ne puis m'adresser qu'à vous pour obtenir un remède, le général Menou n'en trouvant pas. J'ose, espérer, d'ailleurs, que vous m'estimez assez pour croire que le récit que je vous fais est littéralement vrai.
«Vous avez réuni le commandement des trois provinces, afin que la ville d'Alexandrie, qui ne peut pas exister par elle-même, reçût de l'argent et des subsistances de Rosette; vos intentions ne sont pas remplies. Le général Menou s'isole, et le miri des provinces de Rosette et de Bahiré, qui pourrait servir à payer ici les troupes, est employé à tout autre usage. Un négociant d'ici vient de m'assurer à l'instant que son correspondant vient de lui écrire que le général Menou venait de faire rembourser six mille talaris, formant le tiers d'une contribution qui a été payée par la province de Rosette, il y a quelques mois. Et quel moment le général Menou choisit-il pour cela? celui où nous manquons de tout, et où la terre, la marine, les soldats et les administrations, sont dans une égale misère!
«Le commandement que vous m'avez donné de la province de Bahiré me donnerait quelques moyens pour faciliter nos transports, si la quarantaine ne mettait obstacle à tout; mais je ne puis disposer de rien; le général Menou a donné ses ordres à l'adjudant général le Turcq; ainsi ce commandement est illusoire.
«Le général Menou vient d'ordonner que les caravanes ne partiraient de Rosette que tous les cinq jours; ainsi c'est lorsque nous avons le plus besoin de secours que les communications deviennent plus rares.
«Le général Menou vient de défendre, sous les peines les plus graves, à qui que ce soit, de se joindre aux caravanes. Ainsi trois ou quatre cents âmes, qui, sous la protection du détachement français, nous apportaient régulièrement ici des subsistances, n'osant pas marcher seuls à cause des Arabes, né viendront plus, et nous faisons par là un pas vers la famine.
«Nous n'avons pas reçu de Rosette, depuis trois semaines, un grain de blé, et nous en avons tout juste pour quarante-huit heures.
«Il a été impossible de vendre ici la plus petite quantité de vin; personne n'est venu en acheter; et cela me paraît tout simple. Voici le parti que j'ai pris. J'ai forcé les habitants à l'acheter, le divan s'y est refusé formellement. Après avoir tourné la question de toutes les manières, sans avoir pu le décider, je lui ai signifié que je me chargeais de tous les détails, qu'il y aurait sans doute moins de justice dans les répartitions, parce que j'avais des connaissances locales moins exactes qu'eux, mais que mon but serait rempli et que j'aurais de l'argent. J'ai pris ensuite le nom des quinze négociants turcs les plus riches, et leur ai fait signifier que je ne connaissais qu'eux et qu'ils eussent à fournir, sous deux fois vingt-quatre heures, la portion des musulmans. Le divan, qui a senti sa faute, m'a envoyé demander pardon de s'être ainsi refusé à mes demandes, et s'en est lui-même chargé; j'ai cru indispensable de diminuer de vingt-cinq mille livres les cent cinquante mille livres portées dans mon arrêté; il m'eût été impossible de porter le vin à trois livres; je l'ai mis à cinquante sous.
«Ces cent vingt-cinq mille livres serviront à payer un mois à la garnison; la marine vingt-cinq mille, le génie huit à dix mille, l'artillerie deux mille; il ne restera plus rien. Vous voyez que les secours que je vous demande au commencement de cette lettre n'en sont pas moins pressants.