«Je ne crois pas que le général Dugua soit à même de m'envoyer des secours puissants. Votre retour seul, ou celui du général Desaix, peut rétablir l'ordre. Ces secours seront lents; il a fallu pourtant prendre un parti; voici celui auquel je me suis arrêté:

«J'ai donné ordre au chef de brigade Lefèvre de se rendre à Rosette, en laissant cent ou cent cinquante hommes d'infanterie, six pièces de canon, des munitions et des vivres pour plus de deux mois dans le fort de Ramanieh, qui, par ce moyen, est en sûreté.

«Le secours que l'adjudant général Jullien avait envoyé à Ramanieh avait laissé Rosette entièrement dégarnie. L'arrivée du chef de brigade Lefèvre couvrira bien cette place, qu'il est pour nous de la plus haute importance de protéger.

«S'il y a des troubles dans le Delta, il sera bien situé pour aller brûler le premier village qui aurait suivi l'exemple des révoltés. Enfin, si l'adjudant général Jullien et le chef de bataillon Lefèvre, par des événements que je ne puis que difficilement supposer, se trouvaient dans l'impossibilité de défendre Rosette, ou si une flotte se présentait devant la ville d'Alexandrie, ils jetteraient cent cinquante hommes dans le fort et se retireraient ici.

«Le fort de Rosette est parfaitement approvisionné et complétement armé; j'ai ordonné d'y transporter tous les effets appartenant aux Français, et enfin tous les vivres existant à Rosette.

«J'ai ordonné de rassembler devant les forts de Ramanieh et de Rosette toutes les barques des environs, afin d'avoir des moyens de passage et de les ôter aux ennemis pour pénétrer dans le Delta.

«J'ai écrit aux généraux Lanusse et Fugières, pour les prévenir de tout ce qui se passe. Je les ai engagés à se réunir et à se porter sur la rive droite du Nil, et à s'y promener en descendant jusqu'à Fouéh, pour punir le premier village qui se révolterait, ou tomber sur le premier détachement d'Arabes, Maugrebins ou révoltés qui voudrait y pénétrer. Voilà, mon général, ce que j'ai cru devoir faire. Si la place d'Alexandrie était moins importante, plus facile à garder, si j'avais plus de troupes, enfin si je n'étais pas certain de compromettre le dépôt qui m'est confié, en m'en éloignant, j'aurais marché avec toute ma garnison sur les révoltés; mais quinze lieues de désert me séparent d'eux, et la peste ne m'a pas laissé cinq cents soldats; les bruits sur les Maugrebins sont toujours les mêmes, et une escadre peut paraître d'un jour à l'autre.

«J'ai eu quelques inquiétudes sur les habitants d'Alexandrie. J'espère cependant qu'ils continueront à se bien conduire. Nous devrons leur tranquillité à l'état menaçant de nos forts, et aux soins du cheik El Messiri et du commandant turc.

«Nos travaux avancent à vue d'oeil; tous les Européens ont mis la main à l'ouvrage. Je suis tous les jours avant le soleil aux travaux, et je n'en reviens qu'à la nuit. Mon exemple a produit un bon effet; j'ai trouvé chez tout le monde zèle et patriotisme, et, malgré la pauvreté de tous les individus et la certitude de ne pas sortir de la misère de longtemps, officiers, soldats, administrateurs, habitants, tous travaillent avec autant de gaieté que les Parisiens à l'époque de la fédération de 1790.»

MARMONT À BONAPARTE.