«Alexandrie, 24 juin 1799.

«J'ai reçu hier au soir, mon général, votre lettre du 29. Je vous demande la permission de répondre à tous les articles qu'elle contient. Vous me condamnez de m'être isolé pendant votre absence, et de n'avoir pas voulu reconnaître l'autorité de l'ordonnateur Laigle. J'y étais autorisé formellement par la lettre que vous m'avez écrite le 21 pluviôse, la veille de votre départ pour la Syrie; ensuite je ne l'ai fait que parce que les faibles secours que m'a donnés Rosette, et que j'ai consacrés aux fortifications, auraient pris une autre direction, et, au lieu de venir ici, auraient été au Caire: je ne me suis enfin décidé à ce parti qu'après que la ville de Rosette a été inondée d'ordonnances émanées du Caire. L'adjudant général Jullien peut attester ce fait.

«La véritable cause de la discontinuation de l'envoi des approvisionnements n'est pas la brouillerie qui a existé entre le citoyen Laigle et le citoyen Michaud; c'est la difficulté de la navigation du Nil, et la présence continuelle des Arabes sur ses bords. Depuis six semaines, il n'est pas arrivé une seule barque à Rosette. Plusieurs, chargées de blé, expédiées par le général Dugua, ont été pillées en route.

«Enfin, mon général, je ne vois pas qu'il soit possible d'interpréter de deux manières différentes la troisième phrase de votre lettre du 21 pluviôse, elle est ainsi conçue: Le commissaire Michaud est investi de toute l'autorité de l'ordonnateur en chef sur les administrations des trois provinces. Et, puisque je n'ai fait que parcourir le cercle d'autorité que vous m'avez tracé, je ne crois pas avoir mérité de reproches.

«On n'a point fait chasser le brick anglais qui s'est présenté devant Alexandrie par deux autres bricks, parce qu'il n'en existe pas un seul dans le port. On ne l'a pas fait chasser par une frégate, parce que le citoyen Dumanoir n'a reçu aucun ordre qui l'autorise à faire sortir une frégate. Nous avons regretté souvent qu'il n'en eût pas la permission.

«Les officiers de santé et les employés qui sont partis l'ont fait avec tant d'adresse, qu'il a été impossible de les arrêter. Jamais un bâtiment n'est parti sans que, préalablement, le commandant des armes ne l'ait fait visiter: le contre-amiral Perrée le faisait également avant qu'il fût sorti de la rade; et même il m'est arrivé plusieurs fois de faire arrêter un bâtiment à la voile, afin de le faire visiter par un officier de terre, et m'assurer s'il n'y avait pas de supercherie. Tout ce que j'ai pu faire a été d'effrayer les individus qui avaient le projet de partir, et les capitaines qui devaient les recevoir. Aussi ai-je fait condamner à cinq ans de fers, comme déserteurs, les premiers qui étaient partis; et j'ai fait rentrer et arrêter un capitaine marchand qui avait permission de partir, et qui emmenait avec lui un homme qui n'était pas en règle. Ce malheureux est mort de la peste.

«Je vous ai fait plusieurs fois, mon général, la peinture vraie de la position où nous nous trouvons; je vous ai demandé des secours en argent et en troupes: vous me refusez les uns et les autres, vous diminuez même le nombre de nos troupes, quoiqu'il soit bien reconnu qu'elles sont insuffisantes pour lever les impositions; le bataillon de la dix-neuvième est de trois cents hommes; la légion nautique, de près de quatre cents, et le détachement de la vingt-cinquième est d'environ quatre-vingts hommes: total, au moins sept cents hommes; et vous remplacez ces corps par un bataillon de la soixante et unième de quatre cents hommes, et un bataillon de la quatrième, de cent vingt: c'est-à-dire que votre intention est qu'environ cinq cents hommes gardent le fort de Rosette, la ville de Rosette, chassent les Arabes et les mameluks du Bahiré, lèvent les impositions dans ces deux provinces et protègent les travaux du canal!

«Vous me dites de faire soutenir le général d'Estaing par des détachements de la garnison d'Alexandrie; j'ai fourni cent hommes à Ramanieh, cent cinquante à Aboukir, et quarante au Marabout; déduction faite, la garnison se trouve réduite, en grenadiers et en soldats, à six cent dix hommes, nombre à peine suffisant pour faire relever les gardes et fournir les détachements des fourrages et des caravanes, quoique j'aie réduit le nombre des hommes de garde autant que possible, et qu'il n'y en ait pas un de plus que la stricte nécessité.

«En analysant tout ce que je viens de dire, il résulte que, dans le cas où Alexandrie serait attaquée, il faudrait laisser cent cinquante hommes ou environ au fort de Rosette, à peu près autant au fort de Ramanieh, augmenter de cinquante la garnison d'Aboukir; il resterait donc pour Alexandrie un secours de deux cent cinquante hommes; il faudrait donc défendre cette ville avec huit cent soixante hommes. Mon général, je vous dois beaucoup, et je ne calculerai jamais les sacrifices que je suis prêt à faire; mais vous ne pouvez pas exiger que je me déshonore. La reddition prompte d'une place est l'opprobre de celui qui la défend. Si donc votre intention est de laisser le deuxième arrondissement dans l'état où il est aujourd'hui, et que je n'aie pas les moyens de faire une défense honorable et utile à l'armée, permettez-moi de me décharger d'un fardeau qui entraînerait avec lui une tache ineffaçable. Personne n'a plus étudié la ville d'Alexandrie que moi; personne ne désire davantage en faire valoir les ouvrages: ils sont le résultat de mes travaux et de mes soins; mais personne ne sait mieux que moi qu'il est impossible de défendre avec huit cents hommes une place qui n'est point achevée, dont les ouvrages sont épars, et qui a un développement militaire de deux lieues. Si Alexandrie n'est pas attaquée, et que vous ne consentiez pas à augmenter les troupes du Bahiré, comme je connais l'impossibilité de remplir la tâche que vous m'avez imposée, je vous prie de me permettre de me soustraire à vos reproches et de ne pas me charger de l'odieux qui rejaillirait sur moi, en faisant éprouver des souffrances extrêmes à des soldats, des matelots et des officiers qui manquent de solde depuis huit mois, et qui n'ont plus l'espoir d'en recevoir, si les moyens de percevoir les sommes dues ne sont pas promptement augmentés.

«Je vous demande, mon général, de répondre à cette lettre. Si vous augmentez mes forces, personne ne sera plus heureux que moi d'avoir à défendre Alexandrie, et à améliorer son sort: si, au contraire, vous ne croyez pas convenable de changer ma position, je vous supplie encore de me débarrasser d'un commandement qui me prépare des désagréments de toute espèce et des malheurs que je n'aurai pas mérités.»