«Les quatre bataillons ne forment que mille vingt combattants, compris les officiers, en faisant tout marcher sans exception. J'y ajoutai trois cents marins; je me trouvais donc à la tête de treize cents hommes.
«Les calculs de tous les marins portent le nombre des hommes de débarquement que doivent contenir ces bâtiments à dix-huit mille hommes. Je crois qu'arrivant sur les lieux avec treize cents hommes je mettais beaucoup d'obstacle à leur débarquement; que je l'empêchais peut-être entre le fort et le lac, mais non entre le fort et Alexandrie: car, pendant une nuit obscure, l'ennemi m'amuserait sur un point avec mille hommes, tandis qu'il en jetterait dix mille à une lieue derrière moi. Je me trouverais fort mal dans mes affaires le lendemain, puisqu'il faudrait leur passer sur le corps pour rentrer à Alexandrie; enfin, que je serais dans l'impossibilité de connaître leurs mouvements, n'ayant pour toute cavalerie que quatre dragons.
«Les calculs du général Gantheaume et de tous les marins est que, l'escadre ennemie ayant mouillé à midi, le temps étant extrêmement favorable et la rade d'Aboukir très commode, l'ennemi peut avoir mis toutes ses troupes à terre à minuit.--Je ne puis partir que dans une heure ou deux, à cause de mille arrangements de troupes qui sont nécessaires; je ne puis arriver à Aboukir avec de l'artillerie qu'à six heures du matin. Je cours donc la chance de n'arriver, pour empêcher le débarquement, qu'après qu'il sera fait; et pourrait-il y avoir de la sagesse à attaquer avec treize cents hommes, dont mille soldats seulement, fatigués, douze mille hommes placés sur de belles positions qu'occupait autrefois la légion nautique, soutenus par trente petits bâtiments? Et, si je suis battu, que deviennent mes treize cents hommes, sans doute suivis par l'armée qui les aura combattus, ayant une retraite de cinq lieues à faire dans les sables, et déjà harassés de fatigue? que devient surtout Alexandrie, qui est le point important, et dans lequel je n'ai laissé que des vieillards et des estropiés, même en petit nombre?--Malgré tous ces motifs, j'avais le désir bien ferme d'aller porter secours à Aboukir; mais ce qui me décide à changer d'avis, c'est le rapport que l'on me fait à l'instant. On signale du phare une flotte dans l'ouest; elle est éloignée; il ne paraît encore que vingt bâtiments. Seront-ils suivis d'un grand nombre? iront-ils mouiller au Marabout? C'est ce que j'ignore et qui m'empêche de quitter Alexandrie. Alors le seul parti qui me reste à prendre est de mettre Aboukir en état de résister par lui-même et de l'abandonner à ses propres forces. Je lui ai envoyé déjà cent hommes, c'est-à-dire que j'ai porté sa garnison à deux cent cinquante hommes. Elle a douze bouches à feu bien approvisionnées; des vivres pour deux mois, une redoute bien faite et bien palissadée, un fort à l'abri d'un coup de main, un commandant brave; et on peut raisonnablement espérer une défense assez longue pour donner le temps aux secours d'arriver, et jamais trois mille hommes disponibles n'hésiteront un instant à attaquer les douze mille que nous supposons.
«Nous organisons tout ce qui est marin, de manière à en tirer parti pour la défense de terre: j'ai à me louer du zèle et de la bonne volonté de tout le monde. La garnison est contente, et le plus beau de tous nos moments sera celui où l'ennemi nous attaquera. Je n'ai pas de nouvelles du général Destains; mais je pense que bientôt il nous aura rejoints.--Je vous répète, mon général, que nous n'avons d'autre crainte que d'imposer trop à l'ennemi et de ne pas être attaqués.»
MARMONT À BONAPARTE
«20 juillet 1799.
«Je reçois à l'instant, mon général, la lettre que le général Andréossi m'écrit de votre part.
«L'ennemi n'a point encore fait de mouvement; il a été occupé, jusqu'à hier, à débarquer des vivres et de l'artillerie. Son camp est établi sur l'amphithéâtre qui domine la presqu'île. Il est appuyé, la droite à la mer et la gauche au lac.--Son front est couvert de beaucoup de pièces de canon.
«Les bruits du camp sont qu'il doit bientôt venir ici: il me semble que c'est la chance la plus heureuse que nous courons.--Nous sommes en mesure, ici, de l'arrêter longtemps, et il est difficile de vous faire une juste idée du désir que nous avons de le voir arriver. Nos forts sont armés et approvisionnés; on travaille toujours avec vigueur, et nous ne quitterons la pioche que pour prendre le fusil; j'ai quinze cents hommes d'infanterie, cent vingt hommes à cheval qui sont aujourd'hui à pousser des découvertes, et qui, pendant un siége, nous rendraient des services incalculables pour la défense intérieure de l'enceinte.
«Nos approvisionnements en blés sont peu considérables; mais nous avons beaucoup de biscuit et une énorme quantité de riz. Nos approvisionnements en fèves, en orge, foin, paille, sont extrêmement faibles, et peuvent suffire à peine pendant trois semaines ou un mois à nourrir les chevaux de dragons et d'artillerie.