Lors de l'organisation du nouvel ordre de choses, il me donna à choisir entre le commandement de l'artillerie de la garde et une place de conseiller d'État. Je ne sais trop pourquoi je ne choisis pas le commandement de l'artillerie; ce fut, je crois, pour ne pas être sous les ordres de Lannes, placé à la tête de cette garde; je n'étais pas fâché ensuite d'être à même d'étudier la législation et l'administration; peut-être aussi ce titre pompeux me séduisit-il; j'étais d'ailleurs certain qu'au moment où le canon tirerait le premier consul ne me laisserait pas à Paris autour d'un tapis vert. Je fus donc nommé conseiller d'État à la section de la guerre. Mon premier travail eut pour objet l'organisation du train d'artillerie, que je provoquai. Jusqu'à cette époque, les attelages de l'artillerie avaient toujours appartenu à un entrepreneur; les conducteurs des pièces étaient des charretiers payés par lui, et ce service si important, toujours compromis, n'avait aucune garantie de son exécution. Et cependant la première condition d'une bonne artillerie est la mobilité; tout doit tendre à la lui assurer; une artillerie stationnaire et immobile ne rend presque aucun service un jour de bataille. Le matériel, le personnel et les attelages, doivent être combinés de manière que l'artillerie puisse suivre les troupes partout et sans jamais se faire attendre. À cette époque, l'artillerie de Gribeauval, à tort tant vantée et traînée par des chevaux d'entreprise, avait mille défauts. On est arrivé successivement, et seulement dans ces derniers temps, à la perfection sous ces divers rapports. Le premier pas à faire alors était de rendre les attelages militaires; je le proposai, et ce changement fut exécuté. L'organisation consacra des compagnies du train; et, comme ce service est essentiellement secondaire et subordonné, je fis commander ces compagnies par des sous-officiers, pour éviter l'inconvénient de faire obéir des officiers d'un grade supérieur à des officiers d'artillerie d'un grade inférieur, et de bouleverser ainsi la hiérarchie militaire. On reconnut plus tard que l'administration de cent cinquante chevaux exigeait un grade plus élevé, et l'on fit commander les compagnies par des lieutenants; enfin on en est venu à fondre le train dans le personnel des compagnies, et à charger les officiers d'artillerie, comme les canonniers, de la double fonction de servir et de conduire les pièces. C'est là, sans doute, la perfection.

L'État sortait du chaos; les améliorations étaient rapides. Le premier consul s'était entouré de ministres capables et portant des noms honorables. À la tête des finances, M. Gaudin, ancien premier commis sous Turgot; Talleyrand aux affaires étrangères, Berthier à la guerre. On revint aux vrais principes de l'administration: une caisse d'amortissement fut instituée, et le crédit s'établit avec rapidité. La Banque de France, fondée, donna au commerce les secours dont il avait besoin pour faciliter ses escomptes. On se débarrassa de ces traitants qui dévoraient les ressources de l'État. Peu à peu d'honnêtes négociants se chargèrent, à un prix raisonnable, des fournitures. L'ordre revint partout, et avec lui les ressources: le désordre et le gaspillage seuls peuvent ruiner un pays comme la France. Au moment où Bonaparte s'empara du pouvoir, le trésor public était vide: les premiers secours dont il put disposer lui furent apportés par un ancien fournisseur enrichi à l'armée d'Italie; il prêta huit cent mille francs à l'avènement du premier consul.

L'extrême urgence des besoins donna l'idée de faire un emprunt en Hollande, et le premier consul imagina de m'en charger. On n'était pas alors accoutumé aux centaines de millions et aux milliards; une somme de douze millions de francs était nécessaire pour pouvoir entrer en campagne: on donnait pour gages des coupes de bois vendues dont les payements devaient se faire à la fin de l'année; le procès-verbal d'adjudication était remis en nantissement, et on prenait l'engagement de remplir les formalités nécessaires pour donner à ce gage toute sa valeur. J'avais aussi le diamant le Régent à offrir comme supplément et à mettre en dépôt. Muni de pleins pouvoirs et d'une lettre de créance auprès de la municipalité d'Amsterdam, j'étais secondé par le ministre de France, M. de Sémonville, un des hommes les plus spirituels de notre époque. Les négociants assemblés, je leur fis un beau discours pour leur expliquer de mon mieux la nature du gage offert et sa sûreté. Mais des coupes de bois de la valeur de douze millions pour des gens habitant un pays où il n'y a que des bosquets, et une négociation d'argent entamée par un jeune général, parurent choses bizarres, et vainement je remuai ciel et terre pour réussir. Les négociants me firent d'abord un bon accueil, nommèrent trois commissaires pour s'entendre avec moi: l'opposition du gouvernement batave et des intrigues étrangères mirent mes efforts à néant. Il faut convenir que la manière de procéder était insolite: j'aurais eu plus de chances de succès si j'étais venu comme gendre de M. Perregaux avec des pouvoirs de lui près de ses correspondants. Le premier consul apprécia mon zèle, et garda toujours rancune aux Hollandais.

Je revins à Paris après avoir traversé une partie de ce pays curieux conquis sur les eaux et alors couvert par des glaces. Je me réserve de parler avec détail de ce théâtre de la grandeur de l'homme, où sa main se montre partout, où son génie et sa volonté persévérante luttent avec une admirable constance contre la puissance de la nature.

Dans ce voyage, j'eus l'occasion de voir combien les hommes ordinaires se laissent prendre facilement aux mots: enfants et niais à tout âge. Un vieil officier d'artillerie, le général de division Macors, commandait à cette époque l'artillerie de l'armée en Hollande; en ma qualité de camarade de la même arme, j'allai le voir. Il me parla beaucoup des changements politiques survenus et de la révolution du 18 brumaire. L'inquiétude avait été grande dans l'armée, me dit-il. «Imaginez-vous, général, qu'on avait fait courir le bruit que le général Bonaparte avait été nommé dictateur! À cette nouvelle, tout le monde avait été au désespoir: il n'en eût pas fallu peut-être davantage pour causer un soulèvement; mais enfin le télégraphe vint à notre secours; il nous fit connaître que le général Bonaparte était premier consul, et nous respirâmes à l'aise.»

Des mots, des mots et un peu d'adresse, et l'on peut tromper les hommes tant qu'on le veut; mais il vaut mieux les conduire par les voies de la raison, de leur intérêt bien entendu et de la vérité.

L'hiver s'écoulait, et le moment de l'entrée en campagne approchait. Le général Bonaparte avait utilement employé le temps de la mauvaise saison à pacifier la Vendée. Le général Brune, chargé du commandement de ce pays, y avait ramené la tranquillité. La masse des troupes qui y avait été envoyée devint disponible; on l'augmenta de vingt mille conscrits incorporés, et on en composa l'armée de réserve.

Cette armée se réunit à Dijon, l'un des meilleurs points stratégiques de notre frontière: le premier consul se réservait de la commander en personne. Il avait d'abord eu la pensée de commander l'armée du Rhin, mais il comptait y aller comme premier consul, laissant sous lui Moreau général en chef titulaire. Il put s'apercevoir bientôt que leur réunion n'aurait rien d'agréable ni pour l'un ni pour l'autre. Il s'en tint donc pour lui à cette armée de réserve, dont la destinée était de faire une campagne éclatante. Un article de la constitution de l'an VIII défendant au premier consul de commander les armées, il nomma Berthier général en chef: c'était, sous un autre nom, le conserver comme son chef d'état-major.

Les commandements furent distribués de la manière suivante: Masséna commandait l'armée d'Italie réfugiée dans le pays de Gênes, et occupant toutes les positions d'où la première armée d'Italie s'était élancée pour conquérir la Péninsule, et, de plus, la ville de Gênes. Personne ne connaissait mieux le pays que lui: l'ayant parcouru dans tous les sens, il y avait combattu pendant plusieurs années. Son armée ne s'élevait pas à plus de trente mille hommes. L'armée du Rhin, toute rassemblée près du lac de Constance, commandée par Moreau, formait la grande armée; sa force était de quatre-vingt mille hommes au moins. L'armée gallo-batave, forte de vingt-cinq mille hommes disponibles, commandée par Augereau, devait flanquer l'armée du Rhin en opérant en Franconie. Enfin l'armée de réserve, de cinquante à soixante mille hommes, se rassembla à Dijon.

Le premier consul me proposa le commandement de l'artillerie de cette armée. J'avais abjuré les préjugés de l'artillerie, et je préférais un commandement de troupes, le seul qui forme à la conduite des armées et mène à la grande gloire. Mon grade ne comportait pour le moment que le commandement d'une brigade, mais cette brigade me conduisait naturellement à commander plus tard une division; or le commandement d'une division est l'école de la grande guerre; on est assez élevé pour voir et juger l'ensemble des opérations, et on apprend à bien manier les troupes en s'exerçant sur huit à dix mille hommes. Le premier consul combattit mes observations et ma répugnance; il me fit remarquer, avec raison, la différence de l'importance des fonctions du général commandant une brigade et de celles du commandant de l'artillerie d'une armée: il n'y avait aucune parité; et il ajouta: «En servant dans la ligne, vous courez les chances de vous trouver sous les ordres de Murat ou de tout autre général aussi dépourvu de talent, ce qui sans doute ne doit pas vous convenir; en commandant l'artillerie, vous serez sous les miens seuls. D'ailleurs, la nature de l'opération, consistant d'abord à franchir les Alpes par le Simplon pour prendre à revers tout le Piémont, présentera de grandes difficultés, spécialement pour l'artillerie; j'ai confiance dans votre activité, les ressources de votre esprit et la force de votre volonté, et je désire que vous acceptiez.» C'était un ordre pour moi, et je restai dans cette arme de l'artillerie, bien décidé à l'abandonner de nouveau au moment où je trouverais une circonstance favorable. Des ordres préparatoires avaient déjà été donnés à Auxonne pour disposer les objets nécessaires à l'expédition projetée; j'en pris connaissance, et je les complétai. J'avais, pour directeur des parcs d'artillerie, un officier admirable, éminemment propre à ces fonctions, Gassendi, auteur de l'Aide-mémoire. Je m'entourai de bons officiers, actifs, intelligents, zélés; de ce nombre était le colonel Alix, malheureusement célèbre depuis par sa folie et le dérangement de ses facultés. Tout fut disposé avec une promptitude dont il est difficile de se faire une idée.