Le général Lannes, après avoir descendu dans la vallée et être entré à Aoste, reçut l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du Piémont. Il rencontra en route un obstacle qui, certes, n'avait pas été prévu, car jamais le premier consul ne m'en avait dit un mot; aucun préparatif n'avait donc été fait pour le vaincre. Cet obstacle eût été insurmontable, sans un moyen extraordinaire dont l'idée me vint à l'esprit, que j'exécutai, et dont le succès fut une espèce de miracle.

Au village de Bard, à huit lieues d'Aoste, en descendant le chemin d'Ivrée, un monticule, situé un peu en arrière du village, ferme presque hermétiquement la vallée. La Doire coule entre la montagne de droite et ce monticule, et remplit tout l'intervalle. La montagne de gauche est séparée seulement par un espace semblable, occupé par la grande route, et le fort de Bard embrasse le monticule depuis sa sommité jusqu'à la moitié de son élévation. Bien armé, et sa garnison étant de deux cents hommes, il se trouvait dans un état de défense complet.

Le défilé étant infranchissable en apparence au matériel de l'armée tant qu'on ne serait pas maître du fort, il devenait indispensable d'en entreprendre le siége. On établit quelques pièces de campagne: nous n'en avions pas d'autres; mais ces pièces ne pouvaient faire et ne firent aucun effet. On tailla un sentier dans la montagne pour tourner le fort, hors de la portée du canon, et l'infanterie et la cavalerie le suivirent pour se rendre à Ivrée. Dans cette circonstance, j'arrivai du Saint-Bernard, et je rejoignis le premier consul. Celui-ci me dit qu'il fallait de nouveau démonter l'artillerie et la transporter à bras par le sentier pratiqué; je le parcourus et lui déclarai la chose impraticable. Ce sentier présentait encore plus de sinuosités, et, par conséquent, beaucoup plus de difficultés que celui du Saint-Bernard pour faire exécuter le transport par les troupes, et j'ajoutai: «Si, à force de soins, on peut y parvenir, on ne devra pas compter sur ce matériel, déjà fort mauvais, beaucoup de parties se trouvant disjointes et peu solides par suite des opérations déjà exécutées; s'il est disloqué de nouveau, il ne sera plus bon à rien.»

Sur cette observation, le premier consul fit tenter un assaut par escalade: des colonnes formées dans le village, et munies d'échelles, se présentèrent en plusieurs endroits, notamment à la porte où est un pont-levis mal flanqué. Si l'affaire eût été conduite avec plus d'intelligence, elle pouvait réussir; mais un certain colonel Dufour, commandant une colonne, au lieu de chercher à surprendre les gardes endormis, seule chance de réussite, fit battre la charge; il se porta bravement au point d'attaque, fut repoussé avec une grande perte, et reçut lui-même un coup de fusil à travers le corps.

Cependant Lannes allait rencontrer l'ennemi: des canons et des munitions lui étaient absolument nécessaires; il fallait pourvoir à ses besoins. J'eus l'idée la plus hardie, la plus audacieuse, et sur-le-champ j'en entrepris l'exécution avec l'autorisation du premier consul: j'essayai de faire passer l'artillerie par la grande route, la nuit, malgré la proximité du fort. Je commençai mon épreuve avec six pièces et six caissons, en prenant les précautions suivantes: je fis envelopper les roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du foin tordu, répandre sur la route le fumier et les matelas que l'on trouva dans le village, dételer les voitures et remplacer les chevaux par cinquante hommes placés en galères; des chevaux se seraient fait entendre, un cheval tué aurait arrêté tout le convoi, tandis que des hommes ne feraient point de bruit, et, tués ou blessés, ne tenant pas à la voiture, ils n'arrêteraient pas la marche.

Je mis à la tête de chaque voiture un officier ou sous-officier d'artillerie; je promis six cents francs pour le transport de chaque voiture hors de la vue du fort, et je présidai moi-même à cette première opération. Elle réussit au delà de mes espérances: un orage avait rendu la nuit fort obscure; les six pièces et les six caissons arrivèrent à leur destination sans avoir éprouvé ni perte ni accident. Ce succès nous tirait d'un grand embarras, et me fit éprouver une des joies les plus vives que j'aie eues dans ma vie. Le sort de la campagne était là; sans cela elle avortait. Si nous avions perdu le temps nécessaire à prendre la place par un siége avec nos faibles moyens, l'ennemi aurait été nécessairement informé de nos mouvements, et nous aurait combattus avec avantage. Au lieu de cela, mal informé par ses espions de la force du rassemblement de Dijon, il fut complètement surpris, et nous profitâmes, en gens habiles, de son erreur.

Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de l'artillerie fut un service commandé comme un autre, et les soldats s'y prêtèrent de la meilleure grâce du monde; seulement ce qui s'était fait sans perte le premier jour fut ensuite accompagné de dangers. L'ennemi, informé enfin, tirait beaucoup de coups de canon et de fusil, et jetait des pots à feu pour éclairer notre marche; nous bravâmes son feu; l'élévation du fort en diminuait le danger. Le moment le plus critique était à une certaine distance du fort, au dernier tournant de la route; mais enfin tout fut surmonté, et, au moyen d'une perte qu'on peut évaluer à cinq ou six hommes tués ou blessés par voiture, tout l'équipage franchit cet obstacle et put suivre l'armée. Quelques jours après, deux pièces de douze ayant fait brèche, le fort se rendit.

Je dois faire remarquer ici que les plus grands généraux eux-mêmes se rendent souvent coupables d'imprévoyance; cependant c'est dans la prévoyance que se trouve une de leurs plus grandes qualités. Le fort de Bard était venu compliquer notre position d'une manière fâcheuse. Si on avait préparé une artillerie particulière en fondant des pièces de gros calibre d'un poids léger, en un jour il se serait rendu. D'un autre côté, tout cet immense travail du matériel démonté au grand Saint-Bernard aurait pu s'éviter: le col du petit Saint-Bernard était dès lors praticable aux voitures, et six pièces de douze, envoyées depuis de Chambéry, le traversèrent sur leurs affûts. On ignorait l'état de ce passage, et, dans une circonstance aussi importante, c'était une chose impardonnable.

L'armée traversa les plaines du Piémont sans rencontrer d'obstacle. Les succès de l'armée du Rhin avaient permis au premier consul d'ordonner au général Moreau de faire sur l'armée d'Italie un détachement d'environ douze mille hommes, sous les ordres du général Moncey; ce détachement se composait de deux divisions, commandées par les généraux Lorge et Lapoype. Il déboucha par le Saint-Gothard, fit sa jonction sur le Tessin, et nous entrâmes à Milan sans coup férir. Notre retour causa une grande joie aux Milanais: nous ramenions beaucoup de leurs compatriotes réfugiés, et nous défendions l'indépendance de l'Italie; ils se rappelaient bien les sacrifices et les désordres occasionnés par la première conquête; mais, avec nous, ils avaient toujours l'espérance de voir ces sacrifices payés par la formation d'un État indépendant du nord de l'Italie, tandis que, avec les Autrichiens, l'Italie redevenait toujours une province autrichienne.

Le gouvernement autrichien, si doux, si paternel, a toujours été accusé, mais à tort, par les Italiens d'être dur et fiscal pour l'Italie. C'est un fait dont depuis j'ai constaté la fausseté; mais le peu de sympathie existant entre le caractère des Allemands et celui des Italiens suffit pour expliquer l'injustice et la mauvaise foi de leurs plaintes.