Je m'occupai de l'instruction du personnel et du soin de lui donner un bon esprit; j'aurais voulu pouvoir réunir l'artillerie entière dans la même garnison: j'y aurais établi ma résidence; mais les établissements anciens avaient donné comme des droits aux différentes villes qui les possédaient, et l'on céda ainsi à de petites considérations. De grandes garnisons sont nécessaires à l'artillerie pour faire participer plus de troupes à la fois aux soins et aux frais qu'exige l'instruction, et rendre celle-ci uniforme. Ne pouvant détruire ce qui existait, j'y suppléai en partie en établissant une utile rivalité et une grande émulation entre tous les corps; à cet effet, des détachements composés d'hommes choisis se rendirent de leurs garnisons respectives à la Fère, où était la grande école, le grand concours, et où je tenais pour ainsi dire les états de l'artillerie. Des travaux, des écoles, furent faits concurremment, et les soldats les plus instruits et les plus adroits eurent des récompenses. Plusieurs officiers généraux s'y étaient rendus, et ajoutaient, par leur présence, à la solennité de cette circonstance. Il serait à désirer que cette excellente institution fût rétablie; c'est le meilleur moyen de rendre les divers corps de l'artillerie également instruits et homogènes.

J'étais occupé à tous ces détails quand le roi d'Angleterre fit un message au Parlement où il jetait l'alarme, accusait d'intentions hostiles le premier consul, et demandait des subsides. Cette véritable querelle d'Allemand fut reçue avec hauteur, et on se disposa à la guerre. À cette époque, Bonaparte ne voulait pas la rupture de la paix. Rien n'était prêt pour entrer en campagne, les régiments étaient loin d'être au complet, la cavalerie manquait de chevaux, et on vient de voir que l'artillerie n'était pas dans un état satisfaisant; vu les changements arrêtés, rien n'était plus convenable qu'un délai d'un ou de deux ans. Ainsi le duc de Rovigo, dans la rapsodie qui porte le nom de ses Mémoires, a raison d'établir que le premier consul fut surpris et contrarié; mais je ne sais où il a inventé l'histoire d'un désarmement complet, par l'envoi de nos canons aux fonderies, de la colère du premier consul, de son étonnement quand il l'apprit, de notre embarras et de la confusion où nous fûmes, Berthier et moi. On a vu quelles étaient les dispositions arrêtées et leur exécution: rien n'avait été détruit; tout, au contraire, s'améliorait. En vérité, le premier consul était bien homme à laisser ainsi un de ses généraux et son ministre de la guerre changer, modifier, détruire et refaire les équipages d'artillerie sans son ordre et sans son approbation! Il connaissait journellement la marche de mes travaux, et ne put être surpris; au surplus, la déclaration de guerre ne changea rien à la marche adoptée: on continua de construire sur le nouveau modèle, et c'est avec ce matériel que la campagne fut ouverte en 1803, et qu'eut lieu la mémorable campagne de 1805.

La guerre avec l'Angleterre déclarée, Bonaparte mit son armée sur pied, forma des divisions, des corps d'armée, et les établit sur la côte, en face de l'Angleterre. Il me donna des ordres très-étendus pour créer un immense matériel destiné à l'armement des côtes, ainsi qu'à celui de la flottille; la construction des bateaux plats fut ordonnée dans tous les ports de Hollande et de la Manche, et sur tous les fleuves affluents. Jamais les arsenaux ne reçurent une pareille impulsion, n'eurent une semblable activité. Mon âge, mon zèle ardent, servaient merveilleusement les intentions du premier consul. La côte, depuis la Zélande jusqu'à l'embouchure de la Seine, devint une côte de fer et de bronze. Entre Calais et Boulogne, au cap Grisnez, où la navigation présentait le plus de dangers, les batteries se touchaient. Des mortiers à grande portée, d'un modèle de mon invention, qui portent mon nom, furent placés à profusion devant les anses et les ports faits et à faire; des excavations immenses, creusées, formèrent des ports à Étaples, à Boulogne, à Ambleteuse, pour donner refuge à nos bateaux. Cinquante mille ouvriers étaient chaque jour occupés à ces travaux, exécutés comme par enchantement. On construisit des écluses de chasse pour entretenir les ports et empêcher les sables de les combler. Le premier consul venait fréquemment diriger, encourager et visiter ces travaux, et animait tout par sa présence et par sa volonté. Les troupes rassemblées d'abord furent cinquante mille hommes à Boulogne, commandés par le général Soult; trente mille à Étaples, commandés par le général Ney, et trente mille à Ostende, commandés par le général Davoust. Des réserves de toute espèce furent réunies à Arras, Amiens, Saint-Omer, etc., en attendant d'autres combinaisons pour les troupes placées en Hollande, en Hanovre et en Bretagne. Enfin les préparatifs d'un débarquement en Angleterre furent exécutés de la manière la plus vaste, les projets annoncés de la manière la plus solennelle; et, de son côté, l'Angleterre, menacée, courut aux armes et se transforma en un camp immense. En ce moment, Fulton, Américain, avait eu la pensée (après plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l'avaient imaginé sans y donner suite) et vint proposer d'appliquer à la navigation la machine à vapeur comme puissance motrice. La machine à vapeur, invention sublime qui donne la vie à la matière, et dont la puissance équivaut à l'existence de millions d'hommes, a déjà beaucoup changé l'état de la société et modifiera encore puissamment tous ses rapports; mais, appliquée à la navigation, ses conséquences étaient incalculables. Bonaparte, que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il la devait à son éducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un esprit conservateur doit garantir des changements non motivés; sans cela, tant de faiseurs de projets extravagants feraient bientôt tomber dans la confusion. Mais une sage réserve n'est pas le dédain des améliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton solliciter des expériences, demander de prouver les effets de ce qu'il appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et ne voulut entendre à rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire pénétrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de calculer ce qui serait arrivé s'il eût consenti à se laisser éclairer, et si, avec les moyens immenses à sa disposition, une flottille à vapeur eût fait partie des éléments de la descente projetée. C'était le bon génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le premier consul, sourd à sa voix, manqua ainsi à sa fortune. On établit une polémique sur la possibilité de combattre des vaisseaux de guerre avec des bateaux plats, armés de pièces de vingt-quatre et de trente-six, avec des prames, etc., et sur la question de savoir si, avec une flottille de plusieurs milliers de bâtiments, on pouvait attaquer une escadre. La controverse fut universelle. On chercha à établir l'opinion d'un succès possible, et quelques officiers de marine, sans être convaincus, consentirent à l'accréditer; mais, malgré l'assurance avec laquelle Bonaparte la soutint, il ne l'a pas partagée un seul instant.

On a souvent discuté pour savoir si Bonaparte a jamais eu l'intention sérieuse de faire l'expédition d'Angleterre; je répondrai avec certitude, avec assurance: Oui, cette expédition a été le désir le plus ardent de sa vie, et sa plus chère espérance pendant longtemps. Mais, certes, il ne voulait pas la faire d'une manière hasardeuse; il ne voulait l'entreprendre qu'avec des moyens convenables, c'est-à-dire étant maître de la mer et sous la protection d'une bonne escadre, et il a démontré que, malgré l'infériorité numérique de sa marine, il pouvait l'exécuter. La prétention manifestée de se servir de la flottille pour combattre était un moyen de distraire l'ennemi et de lui faire perdre de vue le véritable projet; jamais il n'a vu dans sa flottille autre chose que le moyen de transporter l'armée. C'était le pont destiné à servir au passage; l'embarquement pouvait se faire en peu d'heures, le débarquement de même, le trajet étant court: le seul temps un peu considérable était celui qu'exige la sortie du port (il fallait deux marées). Rien n'était plus facile que de se servir de cette flottille pour cet objet; et, comme chacun de ces bateaux devait porter avec lui une organisation complète en troupes, vivres, munitions, artillerie de terre, etc., l'armée avait les moyens de combattre aussitôt qu'elle aurait touché le sol britannique. Avec une marine inférieure en nombre de vaisseaux, les combinaisons avaient été faites de manière à nous rendre très-supérieurs dans la Manche pendant un temps donné, et les faits en ont démontré la possibilité. Quand tous les préparatifs furent avancés, l'amiral Villeneuve reçut l'ordre de partir de Toulon avec quinze vaisseaux. Les équipages furent renforcés par des détachements de l'armée de terre, aux ordres du général Lauriston. Cette escadre eut pour destination les îles du Vent; son objet était d'abord de donner de l'inquiétude aux Anglais, de faire autant de mal que possible à leur commerce, de ravitailler nos colonies; et, après avoir rallié l'escadre de Rochefort, forte de cinq vaisseaux, à bord desquels étaient aussi des troupes de terre et le général Lagrange, de revenir en Europe en se dirigeant sur Cadix. Par un malentendu, l'escadre de Rochefort ne rencontra pas l'escadre de l'amiral Villeneuve, mais elle rentra heureusement à Rochefort, d'où elle était partie.

L'amiral Villeneuve arriva devant Cadix sans accident. Il y rallia une grosse escadre espagnole et le vaisseau français l'Aigle, qui l'y attendaient. De là il se porta aux Antilles. Après s'y être arrêté quelque temps, il y fut rejoint par l'amiral Magon, qui venait de Rochefort et lui apportait d'itératives et pressantes instructions. Villeneuve traversa de nouveau l'Océan, et se porta sur le Ferrol, où l'attendait une autre escadre espagnole prête à mettre à la voile. Notre flotte approchait de cette première destination lorsqu'elle rencontra, au cap Ortegal, l'amiral Calder avec vingt et une voiles, dont dix-sept vaisseaux. La flotte française venait de faire une longue navigation; ses équipages étaient nombreux, bien exercés et pleins de confiance. Si l'amiral eût voulu se battre, nul doute que l'escadre anglaise, si inférieure en nombre, eût été détruite. Au lieu de cela, Villeneuve se borna à manoeuvrer. Tout l'engagement se réduisit à une canonnade insignifiante. Deux vaisseaux espagnols étant tombés sous le vent, on ne fit rien pour les couvrir ni pour les dégager; on les abandonna, et ils furent pris par l'ennemi à la vue même de notre flotte. Le lendemain, Villeneuve toucha au Ferrol; mais, en quittant ce port, au lieu de se diriger sur les côtes de France, comme il lui était ordonné par ses instructions, il hésita, et enfin il remonta au sud et retourna à Cadix. Une conduite semblable était hors de tous les calculs humains. Si cette escadre eût fait son devoir, après avoir dispersé, détruit ou mis en fuite Calder, elle ralliait trois vaisseaux au Ferrol, cinq à Rochefort, prêts à sortir; ainsi forte de trente-cinq vaisseaux, elle arrivait devant Brest et faisait lever le blocus: rejointe par vingt-quatre vaisseaux qui s'y trouvaient, ainsi que par deux ou trois vaisseaux de Lorient, elle avait soixante-trois vaisseaux; enfin, les neuf vaisseaux hollandais arrivés dans la mer du Nord, stationnés dans la Meuse et au Texel, s'y réunissaient encore, et l'escadre française dans la Manche se composait alors de soixante-douze vaisseaux de ligne, tandis que, par la dispersion de leur flotte, les Anglais n'auraient pu, pendant un certain temps, lui opposer que l'escadre des Dunes, augmentée des débris de Calder, en tout environ quarante et quelques vaisseaux. Nous aurions donc été forcément maîtres de la Manche jusqu'à l'arrivée de l'amiral Nelson, et à la sortie des escadres nouvellement formées. La Manche nous aurait appartenu sans discussion pendant plus d'un mois, et la flottille chargée de l'armée de terre l'aurait transportée sur la côte d'Angleterre sans péril, et tout organisée pour combattre. Voilà quels ont été les calculs de Bonaparte, voilà quels étaient son projet et ses espérances; la faiblesse de Villeneuve, son irrésolution, ont tout fait manquer. Ce que je dis est le résultat de ma profonde conviction: la possibilité de l'expédition se trouve démontrée, et les détails dans lesquels je viens d'entrer, Bonaparte les a plusieurs fois développés devant moi: il voulait écraser de feu le château de Douvres, et le forcer à se rendre en un moment.

La manière dont toute cette affaire a été conçue et conduite, l'ardeur dont Bonaparte était animé pour son exécution, ardeur qui ne s'est jamais ralentie, sa profonde douleur et son accès de fureur quand il apprit le combat d'Ortegal, prouvent et de reste qu'il agissait sérieusement. Lorsque plus tard ses projets ont été abandonnés, et qu'il a porté la guerre en Allemagne, causant avec lui à Augsbourg, où je l'avais rejoint avec mon corps d'armée, je lui dis que, à tout prendre, il était heureux que l'expédition n'eût pas été entreprise au moment où les Autrichiens entraient en campagne contre nous avec des forces aussi considérables; que notre frontière, dégarnie de troupes, n'aurait pu les arrêter; il me répondit ces propres paroles: «Si nous eussions débarqué en Angleterre et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour défendre la frontière.» Ainsi la guerre continentale, recommençant avec promptitude et vigueur, sans que nous y fussions préparés, n'était point pour lui un motif de crainte et d'inquiétude, et ne lui paraissait pas un obstacle à l'exécution de ses projets contre l'Angleterre. Que l'on juge, d'après cela, s'il voulait sérieusement l'expédition. Quand l'Europe paraissait tranquille, il n'a jamais rien tant désiré au monde.

J'ai dû faire cette digression pour éclairer une question importante, objet de beaucoup de débats, mais jamais pour moi l'objet du plus léger doute. Maintenant je reviens en arrière, et je retourne à l'époque où j'étais encore à la tête de l'artillerie.

Un soir, étant allé travailler aux Tuileries avec le premier consul, il me dit brusquement: «Que fait à Paris le colonel Foy?» Je lui répondis: «Mon général, il est en congé, et s'occupe, je crois, de ses plaisirs.» Il me dit: «Non, il intrigue avec Moreau, et je viens de donner l'ordre de l'arrêter; il le sera cette nuit même.»

J'avais une véritable amitié pour Foy; je connaissais son mécontentement, mais je savais qu'il ne pouvait lui inspirer rien de criminel. J'avais l'expérience de sa légèreté, de l'indiscrétion de ses propos; mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui conspirent. Une fois arrêté, sa carrière était perdue, et je résolus de le sauver. En sortant de chez le premier consul, j'allai le trouver: je lui annonçai ce dont il était menacé; je le fis cacher pendant quelques jours pour avoir le temps d'arranger son affaire; je me rendis garant de sa conduite à l'avenir, et, huit jours après, j'avais obtenu qu'il m'accompagnerait à l'armée.

Je n'avais pas renoncé à l'espérance de commander des troupes à la guerre; et, quelle que fût pour moi la séduction du service de l'artillerie, de la direction de ces grands travaux, pour laquelle j'ai un si vif attrait, la gloire du champ de bataille avait toujours, à mes yeux, la préférence, et on ne l'obtient qu'en commandant des soldats. Le service de l'artillerie, si important, mais toujours secondaire, est, pour les chefs, terne et sans éclat. Et cependant que de soucis, de tourments, d'angoisses, l'accompagnent, à cause des difficultés de son administration! Le premier consul connaissait mes voeux, me savait dévoré de ce feu sacré sans lequel on ne fait rien de grand; il crut reconnaître en moi les qualités nécessaires aux grands commandements, et il me proposa celui de l'armée de Hollande, destinée à prendre rang parmi les corps qui concourraient à l'expédition.