Le premier corps, après avoir opéré sa jonction à Wurtzbourg avec le deuxième, marcha par Anspach pour se porter sur le Danube: les troupes bavaroises se réunirent à lui. Mon corps, le deuxième, marcha parallèlement à peu de distance et passa par Rotenbourg, Treuslingen, Pappenheim, Eichstadt et Neubourg. Le troisième, en communication avec moi, passa par Heidelberg et Dinkelsbhül, et vint à Neubourg; le quatrième par Heilbronn, Hall, Rosenberg, Nordlingen et Goppingen; le cinquième par Louisbourg, Stuttgard, Esslingen. Tout cet admirable mouvement stratégique étant effectué, le 16, l'armée se trouvait sur le flanc et les derrières de l'ennemi, à six lieues du Danube.
Les premier, deuxième et troisième corps avaient violé le territoire prussien compris dans la ligne de neutralité; les autorités prussiennes firent des protestations, sans opposer aucun obstacle; mais le roi de Prusse, qui avait résolu de conserver une exacte neutralité et de la faire respecter, se décida, dès ce moment, à se joindre à nos ennemis. La bataille d'Austerlitz et les événements qui suivirent en suspendirent momentanément les effets.
Les détails des circonstances qui changèrent les dispositions du roi de Prusse sont venus plus tard à ma connaissance; et, comme ils sont authentiques et que je les tiens de la bouche même du prince de Metternich, ils méritent d'être consignés ici.
Le roi avait formellement annoncé son intention de rester neutre; mais l'empereur Alexandre, qui comptait sur la faiblesse du roi et sur les auxiliaires qu'il avait à cette cour, ne doutait pas de parvenir à l'entraîner; aussi dirigea-t-il sans hésiter des colonnes sur la Pologne prussienne, qu'elles devaient traverser pour entrer sur le territoire autrichien. Le prince Dolgorouki, aide de camp de l'empereur de Russie et un de ses faiseurs, fut envoyé à Berlin pour annoncer au roi que les troupes russes entreraient tel jour sur le territoire prussien. Le comte Alopeus, ministre de Russie à Berlin, conduisit aussitôt Dolgorouki à l'audience du roi, pour lui faire cette communication. Il était accompagné du comte de Metternich, ministre d'Autriche. Le roi répondit avec emportement, et déclara que l'oubli de ses droits et cette insulte le forceraient à se jeter dans les bras des Français; il dit au premier (Dolgorouki) que le seul remède était de repartir immédiatement pour arrêter les colonnes russes avant leur entrée sur le territoire prussien, ce qui était, faute de temps, à peu près impossible. Cette orageuse conférence tirait à sa fin et tout semblait sans remède, quand on gratta à la porte du roi: un ministre entre et apporte le rapport officiel de la marche des troupes françaises et de leur entrée sur le territoire d'Anspach.
Le roi se calma sur-le-champ et dit au prince Dolgorouki: «Dès ce moment, mes résolutions sont changées, et désormais je deviens l'allié de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche.» Et il est resté fidèle à ce parti, que l'honneur lui commandait de suivre, mais qui d'abord a été si funeste pour lui.
Telles sont les circonstances de cette crise. La résolution de la Prusse fut la conséquence de ce mépris du droit des gens dont Napoléon se rendit souvent coupable quand il se croyait le plus fort. En respectant le territoire prussien, et la chose lui était facile, Napoléon avait un allié au lieu d'un ardent ennemi.
Pendant ce temps, l'Autriche avait réuni son armée d'Allemagne à Ulm, noeud des routes d'où on peut se porter dans plusieurs directions, et bon point stratégique. Une partie de l'armée occupait les débouchés de la forêt Noire, et voyait pour ainsi dire la vallée du Rhin. L'armée autrichienne, déjà forte de soixante-dix mille hommes, était destinée à être renforcée par l'armée russe en marche, mais encore éloignée. Cette combinaison avait fait jeter en Italie la plus grande partie des forces autrichiennes, et l'archiduc Charles, qui les commandait, réunissait sous ses ordres cent vingt mille combattants.
L'archiduc Ferdinand commandait nominalement l'armée d'Allemagne; le général Mack avait le pouvoir positif. Cet arrangement rappelait les dispositions faites du temps de Louis XIV, et toujours funestes. Il porta les mêmes fruits en cette circonstance: et il en sera constamment de même. Il est contre la nature des choses de multiplier inutilement les rouages du commandement; d'affaiblir l'autorité en la divisant; de rendre l'obéissance incertaine en donnant à l'un le pouvoir, à l'autre les honneurs; en admettant des conseils, des discussions, le concours de plusieurs personnes, là où il ne peut et doit y avoir qu'une tête, un bras, une volonté. Il faut bien choisir le chef, l'investir de pouvoir et de confiance, lui donner la gloire du succès avec la responsabilité tout entière des événements, et s'abandonner à son génie et à sa fortune.
L'organisation autrichienne était donc mauvaise; le choix de Mack, de plus, était malheureux: déjà cet officier général avait vu fondre entre ses mains, sans combattre, l'armée napolitaine dans la précédente guerre; mais on avait mis cet événement sur le compte des soldats napolitains, et leur réputation donnait beau jeu à ses partisans pour le défendre. Mais Mack, homme incomplet, d'une imagination vive et d'un caractère faible, était peu propre au commandement: une proportion inverse des facultés est nécessaire pour occuper convenablement ce poste élevé.
Le caractère doit dominer l'esprit, car il vaut mieux exécuter avec vigueur ce qu'on a projeté avec plus ou moins de talent que de se perdre dans des conceptions toujours nouvelles, et d'exécuter faiblement et d'une manière incertaine des projets habilement conçus. Cette manière d'opérer enlève nécessairement les chances favorables et présente à l'ennemi des occasions faciles à saisir au milieu d'une espèce de chaos amenant presque toujours une catastrophe. Mack aurait pu être un bon instrument entre les mains d'un général habile; mais, devenu chef, il perdit le sens et le jugement dès que la fortune lui fut contraire.