Je veux raconter deux faits qui, chacun dans son genre, ne sont pas dépourvus d'intérêt. Le premier a pour objet de montrer combien est grande la supériorité qu'ont sur les troupes mercenaires, enrôlées à prix d'argent, des troupes françaises, et, en général, des troupes nationales, levées comme les nôtres. J'avais complété ma seconde division par un régiment hollandais. Ce régiment, après avoir campé à Zeist pendant dix-huit mois, et reçu les mêmes soins que toutes mes autres troupes, valait ce que la Hollande a jamais eu de meilleur. Il était commandé par un nommé Pitcairn, excellent officier. Voici cependant ce qui lui arriva. Dans la marche pénible effectuée pendant la nuit, d'Augsbourg à Ulm, les troupes eurent beaucoup à souffrir: la rigueur du temps, l'obscurité de la nuit, les mauvais chemins, la longueur de la marche, éparpillèrent beaucoup de soldats. En arrivant devant Ulm, j'avais à peine la moitié de mon monde; mais, en vingt-quatre heures, tous les soldats français, à l'exception d'une centaine peut-être, rejoignirent leurs régiments. Le 8e régiment batave, fort de plus de mille hommes en partant d'Augsbourg, avait, en arrivant devant Ulm, trente-sept hommes à son drapeau. Au bout de huit jours, il avait quatre-vingts hommes; et jamais, pendant le reste de la campagne, son effectif ne s'est élevé au delà de cent trente hommes. Tous les soldats dispersés s'établirent dans des fermes en sauvegarde, et n'en sortirent pas de toute la guerre. Comparez de pareilles troupes à celles qui ont pour mobile l'honneur, le devoir, l'amour de la gloire et de la patrie!

L'autre fait est celui-ci: j'avais plus de douze mille hommes campés sur la hauteur de Pfuld. Ce village n'a pas quarante maisons. Nous y restâmes cinq jours. L'ordre maintenu, les ressources furent consacrées aux besoins de mes troupes, et elles ne manquèrent de rien.

Quel pays pour faire la guerre que celui où l'on trouve de pareils produits, des hommes pour les conserver et des magasins ainsi tout faits, dont on dispose sans contestation! car les Allemands, gens éminemment raisonnables, savent d'avance et reconnaissent que les soldats doivent être nourris. Quand ce qu'on leur enlève reçoit une destination utile, ils s'en consolent. Le désordre seul les blesse et les mécontente.

L'armée autrichienne en Souabe avait disparu. Le premier corps, soutenu par le troisième, était entré à Munich. Les faibles débris de l'armée autrichienne, consistant dans les corps de Kienmayer et de Merfeldt et quelques autres détachements, ne faisant pas en tout vingt-cinq mille hommes, étaient seuls en présence. Après avoir choisi pour sa base d'opération le Lech, et Augsbourg pour sa place de dépôt, l'Empereur porta toute son armée sur l'Inn.

Le sixième corps, resté à Ulm et affaibli de la division Dupont, reçut l'ordre d'entrer dans le Tyrol. Après avoir pénétré par Kuffstein, il se dirigea sur Inspruck, et fut chargé de chasser du Tyrol l'archiduc Jean, qui s'y trouvait, mais dont la retraite était nécessitée par celle de toutes les armées autrichiennes, et spécialement par le mouvement qu'allait commencer incessamment l'archiduc Charles.

Le premier corps reçut l'ordre de se porter sur Wasserbourg et d'y passer la rivière. Je reçus celui de prendre la même direction avec le deuxième corps et de l'appuyer. Le troisième se porta entre Freising et Mühldorf. Murat, avec la cavalerie et le cinquième corps, se dirigea sur Haag et Braunau, et le quatrième sur le même point, par la grande route de Hohenlinden. Le passage fut disputé, mais il s'effectua simultanément sur tous les points.

Quoique les troupes russes, commandées par Koutousoff, fussent arrivées sur les bords de l'Inn, les corps autrichiens de Kienmayer et de Merfeldt combattirent seuls; il en fut de même pendant toute la retraite jusqu'à Amstetten. Le désordre était tel en ce moment chez les Autrichiens, que la place de Braunau, seule forteresse de cette frontière, fut abandonnée. Sans garnison, armée et approvisionnée, remplie de grands magasins de subsistances, pas un soldat ne s'y trouvait: aussi les habitants ouvrirent-ils les portes aux premiers Français qui se présentèrent.

Bernadotte continua son mouvement sur Salzbourg. Je fus d'abord chargé de le soutenir; ensuite je reçus l'ordre de me porter sur Lambach. Davoust, de Mühldorf, s'était porté sur Lambach, tandis que Murat, soutenu par Soult, avait marché sur Wels, et Lannes sur Schoerding et Lintz. Davoust chassa l'ennemi de Lambach, passa la Traun et se dirigea sur Kremsmünster. Je marchais derrière lui en seconde ligne. Bernadotte reçut l'ordre de se porter de Salzbourg sur Lambach. Par ces dispositions, la droite était bien éclairée, et cependant toute l'armée pouvait se réunir, si une bataille devenait nécessaire.

Les Russes firent leur retraite sur Ens par la route directe de Vienne; mais les débris de l'armée autrichienne, manoeuvrant avec eux, étaient trop peu de chose pour livrer bataille avec quelque espérance de succès, et les armées du Tyrol et d'Italie trop éloignées pour venir sauver Vienne. Koutousoff se décida donc à repasser brusquement le Danube sur le pont de Krems, à détruire ensuite les moyens de passage, et à aller ainsi au-devant des autres armées russes, en marche pour le joindre. Mais je ne dois pas anticiper sur les événements.

Pendant ce temps, le maréchal Davoust s'avança sur Steyer et passa l'Ens de vive force. Je m'y portai également, et je l'y remplaçai. Le maréchal Soult passa la même rivière à Ens, à la suite du corps de Lannes, qui lui-même était précédé par la cavalerie de Murat.