Depuis l'envoi des ouvriers en France, dont le nombre a été augmenté, lorsque plus tard j'ai été gouverneur des provinces illyriennes, on a découvert, dans le département de l'Ariége, des minerais analogues à ceux de Carinthie; et la France est affranchie du tribut qu'elle payait à l'étranger.
Le Frioul vénitien avait des enclaves sur la rive droite de l'Isonzo, et le Frioul autrichien des enclaves sur la rive gauche. Ce pays, dépendant, de temps immémorial, d'administrations dont le langage est différent, avait conservé le type de son origine d'une manière extraordinaire. On peut y reconnaître la puissance des habitudes et de l'administration: sur la rive, droite, les habitants ne parlaient pas italien, et ne connaissaient que l'allemand et le vindisch, langage dérivé de la langue slave; sur la rive gauche, l'italien était seul en usage. Et puis prétendez changer en vingt-quatre heures, comme tant de nos faiseurs modernes, les habitudes, les opinions, les moeurs, les préjugés des peuples! Le temps et des institutions qui régularisent et appliquent son action peuvent seuls exécuter un pareil ouvrage.
J'ai un autre exemple à citer de la manière extraordinaire dont le langage se perpétue quelquefois. Je me promenais un jour aux environs d'Udine avec le général Vignole, mon chef d'état-major. Vignole était Languedocien et savait le patois de son pays. Tout à coup il se retourne, croyant entendre causer des paysans de sa province: c'étaient des habitants du Frioul. Grand étonnement de notre part: quelques recherches nous apprirent que, sous l'empire romain, une légion dont le recrutement se faisait constamment dans la Gaule Narbonnaise avait été pendant un grand nombre d'années à Udine.
Mon corps d'armée fut établi dans le Frioul, depuis Monfalcone jusqu'à Sacile. Mes régiments furent renforcés des dépôts laissés en Hollande; le quatrième bataillon du 92e régiment, fort de mille hommes, et entièrement compose de conscrits du département de la Côte-d'Or, ne laissa pas, en traversant la Bourgogne, un seul soldat en arrière: tant les habitants de cette province sont de fidèles et valeureux soldats!
Deux nouveaux régiments furent ajoutés à mon corps d'armée, le 9e et le 13e. Je m'occupai avec succès, là comme partout, du bien-être de mes troupes. J'en employai une partie aux travaux de Palmanova, tête de notre ligne, dont on parvint à faire une assez bonne place. Il arriva presque sous mes yeux un phénomène naturel extraordinaire, digne d'être raconté. On avait construit une demi-lune en terre sur un des fronts de Palmanova; il n'y avait encore aucun revêtement, mais les terre-pleins avaient tout leur relief: il ne restait plus que les parapets à terminer. L'ouvrage étant déjà très-avancé, on se disposait à l'armer, et les madriers destinés à la construction des plates-formes étaient déjà sur place, quand une trombe de terre s'éleva à peu de distance de Palmanova et se porta sur la demi-lune nouvellement construite, et l'effaça complètement, en dispersant la terre à une grande distance: les madriers mêmes furent enlevés et jetés à quelques centaines de toises.
Je reçus de l'Empereur l'ordre de reconnaître avec soin la frontière et de proposer un système de défense. Je m'en occupai, et je proposai des travaux que l'Italie devra faire exécuter un jour si jamais elle devient une puissance et veut assurer sa frontière contre l'Autriche.
Je vais les indiquer sommairement.
Je n'ai pas sous les yeux le mémoire que je rédigeai alors, et dont les détails, après tant d'années, sont sortis de ma mémoire; mais j'en ferai connaître l'esprit.
La sûreté d'une armée appuyée à Palmanova, chargée de défendre l'Isonzo, tient à la possession des montagnes. Si l'ennemi trouve le moyen de déboucher de ce côté, il faut se retirer sur le Tagliamento. Mais les montagnes sont d'un accès difficile; elles ne présentent que des passages étroits et susceptibles d'être fermés avec des forts ou des places. Le plus important de ces débouchés, mais aussi le plus difficile à défendre, est celui qui de Tarvis conduit dans la vallée du Tagliamento. Vient ensuite celui de l'Isonzo: il faut que chacun ait sa défense propre. Le lieu le plus favorable pour couvrir le Tagliamento est situé en arrière de Tarvis, à moitié chemin de la Ponteba, près de Malborghetto. Une place de cinq à six bastions présenterait au passage un assez grand obstacle.
Le second débouché est celui qui de Tarvis vient dans la vallée du Natisone, et sur la rive droite de l'Isonzo. Un emplacement admirable existe à Caporetto; on y ferait une petite place imprenable et qui aurait le double avantage de fermer complètement la gorge et les chemins venant de Pletz et de Krafred, et de défendre aussi le passage qui, de la vallée de l'Isonzo, conduit dans celle du Natisone.