Ces réflexions m'ont porté à examiner la division de la France en départements, souvent admirée, on ne sait pourquoi: elle a été faite par caprice, sans système, sans principe; on a peine à concevoir jusqu'à quel point on ignorait la règle à suivre. Lyon, par exemple, était frontière de trois départements, et son faubourg de la rive gauche du Rhône n'appartenait pas anciennement au même département que la ville.
Je fis donc ma division territoriale d'après ces principes, en conservant toutefois, autant que possible, les divisions déjà existantes; car rien ne contrarie autant les populations que de changer leurs habitudes sans nécessité.
J'eus à m'occuper promptement des régiments frontières. Grand admirateur de cette organisation remarquable, tout à la fois utile à un peuple barbare par la direction qu'elle lui donne dans le développement de ses facultés, économique pour la défense de la frontière, satisfaisante pour la police et le maintien du bon ordre, et bonne pour le gouvernement qui entretient une véritable et excellente armée, toujours au complet, toujours prête à marcher, et presque sans frais en temps de paix, j'en avais parlé souvent à l'Empereur, et lui en avais fait goûter les avantages. Cependant les faiseurs de Paris, accoutumés à porter des jugements absolus, sans prendre la peine de rien étudier, et convaincus que le développement de l'intelligence humaine date seulement de leur époque, ne veulent pas comprendre que la législation et les institutions, chez tous les peuples, doivent varier de mille manières: bizarres aujourd'hui, elles ont été, dans le temps de leur création, l'expression des besoins publics. Les faiseurs dont je parle prennent pour terme unique de comparaison la France, qu'ils connaissent seule et souvent fort mal. Ils trouvaient monstrueuse la réunion des pouvoirs entre les mains des mêmes individus: ils criaient au scandale, à la violation des principes; ils demandaient la suppression de cette organisation, qui seule donnait du prix à ce pays nouvellement cédé.
Leurs clameurs arrivèrent jusqu'à moi, et je vis toute l'étendue du péril. Si elles eussent été écoutées par Napoléon, c'en était fait de la Croatie, l'anarchie y régnait; une partie de la population passait en Autriche, et les troupes françaises eussent été écrasées de service pour satisfaire aux nécessités de la frontière. Je rédigeai un mémoire où je fis de mon mieux le tableau de l'organisation frontière, des changements qu'elle avait subis, et de la perfection à laquelle elle était arrivée. Les mêmes mains réunissaient tous les pouvoirs; mais il y avait un contre-poids, et des précautions étaient prises pour empêcher l'abus. Je fis voir les avantages immenses qu'en tiraient les services publics, en ménageant une population pauvre, à laquelle on peut demander des travaux, des services militaires, et les produits de sa chétive industrie, mais non de l'argent qu'elle n'a pas. Enfin, je fis remarquer l'harmonie de ses lois tout à la fois dans l'intérêt du souverain et des sujets. Ce mémoire, rédigé en deux jours, et envoyé à l'Empereur par estafette, fut lu aussitôt, et une réponse immédiate m'annonça qu'aucun changement ne serait apporté à l'organisation des régiments croates, que si je le jugeais nécessaire. Je devais les réorganiser, et j'étais autorisé à nommer à tous les emplois vacants, soit en prenant les sujets dans les troupes, soit en les choisissant dans l'armée française. Cette importante besogne fut promptement terminée.
Je nommai colonel du premier régiment (licca) le lieutenant-colonel Slivarich, venu du service d'Autriche: il me parut le plus digne. Les cinq autres régiments furent donnés à des officiers de l'armée française, dont je faisais un cas particulier. Je mis à peu près autant d'officiers français que d'officiers croates, et, de ce moment, les uns et les autres, suivant leurs mérites, furent traités également. L'union s'établit parmi eux; un grand amour du service, une émulation louable, s'empara de leurs esprits, et les officiers croates, afin de se montrer dignes de l'armée dont ils faisaient partie maintenant, déployèrent une activité qu'ils n'avaient jamais connue. Les soldats, fiers de leur nouvelle destinée et des soins dont ils étaient l'objet, regardés dans l'armée autrichienne comme inférieurs aux autres, purent être comparés aux meilleures troupes connues.
J'avais souvent annoncé ce résultat à l'Empereur sans le persuader: en quittant les provinces, je lui prédis qu'à la première guerre il en tirerait un grand parti. À son retour de Russie, il reconnut la vérité de mon assertion: il n'avait jamais eu, me dit-il, de soldats plus braves et meilleurs sous tous les rapports. Cette organisation, véritable chef-d'oeuvre, mérite d'être connue; ceux qui en seront curieux pourront eu lire les détails dans la relation d'un voyage que j'ai publié en 1837.
Des magasins de subsistances, habituellement formés en Croatie, préparent les secours nécessaires dans les années de disette, et donnent le moyen au gouvernement autrichien de faire des avances de cette nature aux Croates. L'année précédente avait été mauvaise; l'invasion des Turcs, au commencement de la campagne, sur une lisière très-fertile, invasion accompagnée d'un incendie général, avait causé de grandes pertes et diminué les moyens de subsistance. Il fallait pourvoir tout à fait à la nourriture de cette population dépossédée de ses terres et de ses maisons, et s'élevant à vingt-cinq mille individus. La chose, peu facile en elle-même, devint embarrassante surtout par la difficulté d'en faire comprendre la nécessité à une espèce de fou que l'on m'avait donné pour intendant général, un conseiller d'État nommé d'Auchy. Cet homme, capable autrefois, mais alors abruti par la débauche et tombé fort bas, était d'une fiscalité incroyable: des peuples placés dans des circonstances particulières et devant plutôt recevoir que donner blessaient sa raison. Je parvins cependant à pourvoir aux besoins de cette population. Mais une autre question s'élevait, et celle-ci était assez délicate. Les Turcs voisins de la frontière avaient envahi le territoire croate, et un peu à mon instigation. Le consul de France à Traunik, David, les y avait poussés: cette diversion alors était dans notre intérêt. Aujourd'hui mon rôle avait changé: gouverneur de l'Illyrie, j'étais chargé des intérêts des Croates; mon devoir me commandait de les protéger, de leur faire rendre justice, et l'acte dont ils avaient été victimes était en lui-même très-irrégulier. Je n'hésitai pas; j'écrivis au pacha, au chargé d'affaires de France à Constantinople, au consul de France en Bosnie, pour réclamer la restitution des terres envahies, ainsi que la remise du fort de Czettin, enlevé par surprise. Le pacha promit de donner l'ordre; mais son ordre ne fut pas exécuté, comme il arrive toujours dans cette province quand le vizir commande une chose qui déplaît aux habitants. Le consul de France répugnait à faire des démarches trop vives en opposition avec le langage qu'il avait tenu quelques mois auparavant. Des ordres de Constantinople furent envoyés, mais ils furent reçus comme ceux du pacha.
Je réitérai mes plaintes et mes demandes auprès du vizir. Ce n'était plus mon ami Khosrew-Pacha, qui eût fait, probablement sans fruit, au moins toutes les démarches possibles pour me satisfaire. Son successeur me déclara son impuissance; il avait, quant à lui, disait-il, rempli son devoir complétement; je devais maintenant m'adresser directement aux capitaines de la frontière.
L'empire ottoman, en Europe, ressemble beaucoup à l'état où était la France à la fin de la seconde race et au commencement de la troisième; tout est anarchie, et la province de Bosnie est celle où l'on retrouve davantage l'exemple de la féodalité du moyen âge. Deux espèces de pachas existent en Turquie: premièrement, ceux qui se sont élevés eux-mêmes à ce pouvoir par le brigandage, la révolte et des usurpations successives, d'abord d'un petit territoire, ensuite d'un plus grand, puis d'un plus étendu, et qui ayant obtenu à Constantinople, par la corruption, des titres de possession légitime, ont fait disparaître ainsi le scandale de leur rébellion. Ces pachas-là sont puissants chez eux, et n'obéissent guère au Grand Seigneur, qui ne leur donne des ordres que rarement; de ce nombre sont: le pacha de Scutari; Méhémet-Ali, pacha d'Égypte; et autrefois Ali-Pacha de Janina, et Djezzar-Pacha à Acre. Ensuite viennent les pachas de cour, envoyés dans les provinces soumises. Officiers de la Porte, ils viennent résider, pendant quinze mois, souvent pendant deux ans et demi, quelquefois pendant trois ans, sont respectés et reçus avec égards, touchent un tribut plus ou moins considérable, ordinairement assez léger, mais restent étrangers à tout ce qui regarde la province, et ne sont obéis en rien. Ils cèdent leur place à d'autres, qui sont traités de même, et la province est entre les mains des propriétaires des fiefs, ou timariotes, des possesseurs des châteaux fortifiés. Quand leurs intérêts communs sont en souffrance, ces derniers se réunissent et y pourvoient. Ainsi, dans les pachaliks, où les pachas sont les maîtres, les pachas n'obéissent pas au Grand Seigneur, et, là où les pachas sont soumis au Grand Seigneur, ils sont sans pouvoir dans les provinces qu'ils sont censés gouverner. Les pachas de Bosnie sont dans cette dernière catégorie. Je crus devoir faire quelque démonstration pour appuyer mes réclamations auprès des capitaines de la frontière. En conséquence, je réunis trois ou quatre mille hommes d'infanterie, huit cents chevaux et vingt pièces de canon à Szluin; j'y établis mon quartier général et j'entrai en communication avec les capitaines turcs. Ceux-ci, réunis à Isachich, amenèrent environ dix mille hommes, en grande partie composés de cavalerie, et ils discutèrent entre eux ce qu'il y avait à faire dans la circonstance.
Le consul de France, David, dont j'avais jusque-là constamment eu à me louer, et reconnu le zèle et la capacité, se conduisit mal en cette occasion. Au désespoir d'être forcé de tenir un langage qui le mettait en contradiction avec lui-même, il ne voulait pas comprendre que souvent la politique commande des actions réprouvées par la stricte équité et défendues à un homme privé, dans son intérêt bien entendu; que les devoirs varient suivant les circonstances. Il engageait sous main les Turcs à la résistance, et croyait ainsi mettre fin à mes instances, et conserver à ses protégés les terres dont ils s'étaient enrichis. Il aurait dû mieux juger ma position. Faire rendre justice aux Croates était pour moi une chose vitale, un moyen à saisir avec empressement pour me faire connaître à eux, et montrer l'efficacité de la protection de la France; rétrograder eût été nous perdre gratuitement dans leur esprit.