La correspondance du roi est, en général, raisonnable, et il donne des ordres à chacun de me secourir suivant l'occurrence; mais ceux adressés au général Caffarelli ne produisent aucun effet sur l'esprit de celui-ci. Ceux envoyés au maréchal Soult n'ont pas été dans le cas d'être exécutés. Cependant le roi a eu plusieurs torts, des torts tels, qu'ils ont amené la catastrophe: d'abord, de ne pas penser plus tôt au secours qu'il pouvait m'apporter, même hypothétiquement, de ne pas le préparer et de ne m'en avoir pas informé, non plus que du parti qu'il prendrait si les circonstances l'y forçaient; au contraire, il s'est prononcé d'une manière tout opposée, et il m'a annoncé formellement, sans équivoque, que le maréchal Suchet, n'obtempérant pas à ses demandes, il ne pourrait rien faire par ses propres moyens. La lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, est explicite: elle ne laisse aucun doute et aucune espérance; elle me provoque même, d'une manière réitérée, à livrer bataille sans retard. C'est la réception de cette lettre, celle des dernières du général Caffarelli et la certitude qu'Astorga achèverait la consommation de ses vivres avec la fin du mois, et la crainte de voir arriver le général Hill se réunir à Wellington, qui m'ont décidé à prendre l'offensive. D'après mes données, cette résolution était opportune et bien calculée, malgré la disproportion des forces; mais il se trouve qu'après m'avoir parlé d'une manière si claire, le roi change d'avis sans m'en prévenir. C'est le jour même où il part de Madrid qu'il m'annonce son mouvement. Évidemment, il a dû le préparer pendant huit ou dix jours au moins, et il m'en a fait un mystère. S'il m'avait seulement parlé de la possibilité d'un secours, assurément je l'aurais attendu; et, sans même le promettre d'une manière absolue, il ont pu me le laisser espérer. Au moment de son entrée en campagne, j'aurais passé le Duero de manière à le couvrir quand il déboucherait dans les plaines de la Vieille-Castille. Alors il pouvait venir me joindre sans éprouver aucun danger; et nous eussions combiné nos mouvements de manière à combattre avec avantage l'armée anglaise si elle avait osé nous attendre.

Ainsi on ne peut expliquer la conduite du roi. Sa lettre du 21 ne dit pas qu'il m'ait envoyé l'avis de ses préparatifs; c'est donc sans transition, et vingt jours après m'avoir fait connaître officiellement, par la lettre du 30 juin, du maréchal Jourdan, que je n'aurais aucun secours à espérer, qu'il entre en campagne. Jamais, depuis qu'il existe des armées, on n'a combiné de mouvements de cette manière, et cette lettre du 21 et la nouvelle du mouvement du roi ne me sont parvenues que le 25, le lendemain de la bataille.

Assurément ce n'est pas moi qui suis coupable du résultat. C'est aux auteurs de cette confusion à en porter la responsabilité.

Après ce qui précède, il est sans doute superflu de répondre à l'interrogatoire que renferme la lettre du 14 novembre 1812, et aux questions dont il se compose. Cependant je le ferai d'une manière concise en forme de résumé.

1° J'ai rendu compte itérativement au roi de tous mes mouvements. Si toutes mes lettres ne lui sont pas parvenues, cela tient à l'état où était l'Espagne. Il a su par ma lettre du 14, dont il m'accuse réception par sa lettre du 18, ma retraite sur le Duero. Je l'ai accablé de demandes de secours, et la lettre du maréchal Jourdan du 30 prouve qu'il les a toutes refusées.

2° J'ai expliqué en détail les motifs qui m'ont décidé à prendre l'offensive; il serait superflu de revenir à cette question. Cette résolution était commandée par la raison, par les calculs les plus simples, et ce n'est pas de mon fait si j'étais placé dans les conditions fâcheuses qui m'imposaient cette obligation.

3° J'ai livré bataille parce que j'ai été attaqué. L'ensemble de mes mouvements prouve que je voulais, s'il était possible, forcer par des manoeuvres les Anglais à la retraite, et ne combattre que dans des circonstances très-favorables.

4° Je n'ai connu l'envoi d'aucun secours d'une manière certaine, et j'étais autorisé à croire qu'il ne m'en arriverait aucun.
Le Maréchal Duc de Raguse.

Fin du tome quatrième.

Carte pour suivre les opérations de l'armée de Portugal
sous les ordres du duc de Raguse .