LIVRE QUINZIÈME
1811--1812
Sommaire--Situation du théâtre de la guerre.--Erreurs de Napoléon.--Entrée des Français en Espagne.--Envahissement du Portugal.--Insuccès du maréchal Soult.--Prise de Saragosse.--Incapacité de Joseph.--Masséna envoyé en Portugal.--Force des sixième et huitième corps.--Prises d'Astorga, de Rodrigo, d'Almeida.--Bataille de Busaco.--Retraite des Anglais sur Coïmbre.--Leur système de défense.--Épuisement de l'armée française.--Retraite de Masséna.--Combat de Fuentes-de-Oñore.--Le duc de Raguse prend le commandement de l'armée dite du Portugal.--Situation de cette armée.--Parallèle avec l'armée anglaise.--Marche sur Badajoz.--Positions occupées par l'armée du Portugal.--Moulins à bras.--Embarras financiers.--Mauvais vouloir de Joseph.--Ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.--Combat d'El-Bodon.--L'armée anglaise repasse la Goa.--Le quartier général à Talavera.--Excursion à Madrid.--Conversation avec Joseph.--Catastrophe arrivée à la division Girard, de l'armée du Midi.--Le duc de Raguse à Valladolid.--Entrée en campagne de l'armée anglaise.--Prise de Rodrigo.--Le général Barrée.--Prise de Valence.--Anecdote.--Ordres de l'Empereur.--Lettre du duc de Raguse.--Singulières paroles de l'Empereur au colonel Jardet.--Mouvement de l'armée sur l'Aguada.--Entrée au Portugal.--Combat de Larda.--Belle charge conduite par le colonel Denis de Damrémont.--Prise de Badajoz par les Anglais.--Opérations offensives des Anglais.--Reddition de Salamanque.--La division Bonnet évacue les Asturies pour se porter sur le Duero.--Refus de secours du général Caffarelli et du roi Joseph.--Nécessités de prendre l'offensive.--Passage du Duero.--Précipitation du général Mancune.--L'armée prend position à Nava del Rey.--Passage de la Guareña.--Position des deux armées le 22.--Le duc de Raguse grièvement blessé.--Bataille de Salamanque.--Retraite sur le Duero.--Secours tardifs.--L'armée de Portugal prend position à Burgos.--Singulière consolation du colonel Loverdo.--Arrivée du duc de Raguse à Bayonne.--Enquête ordonnée par l'Empereur.--Entrevue avec l'Empereur à son retour de Russie.
Avant de commencer le récit des opérations militaires de l'armée de Portugal sous mon commandement, il convient de jeter un coup d'oeil rapide sur la situation du théâtre de la guerre et de faire un exposé succinct des événements qui s'y étaient passés.
L'Espagne, dont l'affranchissement dans le moyen âge fut le résultat de si longs et de si héroïques efforts, avait dû sa grandeur au caractère du peuple qui l'habite, à son amour inné pour l'indépendance et pour la liberté. L'Espagne avait, sous plusieurs de ses princes, joué le premier rôle en Europe, et acquis dans le monde entier la puissance la plus formidable; mais, depuis deux siècles, elle ne faisait plus que décroître. Sous Charles V, les institutions qui réglaient l'exercice de la puissance du monarque disparurent en grande partie, et ce fut à ce prix qu'elle paya l'éclat que ce règne glorieux jeta sur le nom espagnol. Le sombre Philippe II imprima à son règne son caractère propre; mais le pouvoir royal, en acquérant encore une plus grande intensité, fut dépouillé du brillant que la gloire lui avait donné. La puissance du clergé, ses richesses, le pouvoir temporel que lui avait donné l'inquisition, les proscriptions qui en furent la suite, modifièrent le caractère espagnol. Cet esprit d'aventures, qui lui était propre, fit place à une disposition à la crainte, à la gravité, à la tristesse et à l'habitude du silence qu'il n'a jamais perdue depuis. Les mauvais règnes qui suivirent, en faisant disparaître toute espèce d'ordre dans l'administration, engendrèrent partout la misère et l'anarchie. Enfin cette puissante monarchie cessa de jouer un rôle en Europe.
La maison de Bourbon, appelée, par le testament de Charles II et les droits qu'elle tenait de son sang, à recueillir cet héritage, finit par l'obtenir presque tout entier. On sait quels sacrifices la longue guerre qu'il occasionna imposa à la France; mais l'Espagne, traversée, tour à tour et dans tous les sens, par les armées belligérantes, ravagée et appauvrie, devint le théâtre de dévastations dont les traces existent encore aujourd'hui.
Philippe V, paisiblement établi sur son trône, fit disparaître les dernières traces de liberté dans la Péninsule, et l'Aragon, qui, jusqu'alors, avait triomphé des efforts des princes autrichiens, perdit ses franchises. A l'enthousiasme religieux qui, pendant plusieurs siècles, avait été l'âme de l'inquisition, fut substitué un esprit étroit et méticuleux qui isolait l'Espagne du reste de l'Europe et empêchait les lumières et l'esprit d'amélioration d'y pénétrer. Enfin la faiblesse des princes qui se succédèrent sur le trône amena par degrés un empire riche et puissant à un état inconnu de misère et de faiblesse. Un seul règne, celui de Charles III, suspendit momentanément les maux qui pesaient sur l'Espagne, et sembla devoir rendre la vie à ce pays. De sages ministres rétablirent l'ordre dans l'administration et firent exécuter des travaux utiles; mais leur action fut passagère. Le faible Charles IV déposa son pouvoir entre les mains d'un favori ignorant et corrompu, Emmanuel Godoy, et cet événement mit le comble aux maux qui, depuis deux cents ans, avaient accablé l'Espagne.
Godoy, simple garde du corps, fut choisi par la reine pour l'un de ses amants. La passion qu'il lui inspira le porta rapidement aux premiers emplois, et, en cinq ans, il avait parcouru tous les degrés qui mènent aux premières dignités de l'ordre social. Il acquit sur l'esprit de Charles IV un ascendant encore supérieur à celui qu'il exerçait sur celui de la reine. Ainsi, amant de Marie-Louise, favori du roi, il fut le dépositaire du pouvoir le plus absolu. Aucune disposition salutaire ne marqua son administration, et la puissance de l'Espagne retomba promptement au-dessous du point d'où Charles III l'avait tirée.
La guerre éclata en 1793 entre la France et l'Espagne. Charles IV, après avoir employé tous les moyens d'influence en son pouvoir pour sauver la vie du malheureux Louis XVI, crut de son devoir et de sa dignité de venger sa mort. En ce moment, les moyens de la France pour résister à l'Espagne étaient nuls, ceux de l'Espagne pour attaquer étaient faibles; mais le gouvernement fut puissamment secondé par l'énergie et le patriotisme du peuple espagnol, et soixante-treize millions de dons patriotiques furent versés dans les caisses du roi d'Espagne. Godoy ne sut ni remplir la noble mission qu'il recevait du peuple espagnol, ni utiliser les ressources qui lui étaient prodiguées, ni relever l'éclat de la couronne de son maître, ni honorer le nom espagnol, impatient de renaître. Des succès éphémères, suivis de prompts revers, remplirent deux campagnes, terminées par une paix avantageuse pour la France, et qui valut, comme récompense nationale, à Godoy le titre de prince de la Paix. Le même esprit, la même faiblesse, amenèrent une alliance et un grand scandale. Le Pacte de famille, ouvrage immortel de Charles III, fait dans l'intérêt des Bourbons, fut invoqué et rétabli entre les Bourbons d'Espagne et les meurtriers du chef de leur maison.
Cet état de choses dura pendant la République; mais l'alliance devint beaucoup plus lourde pour l'Espagne à l'avènement de Bonaparte au pouvoir; car, dès ce moment, la France ne mit aucune borne à ses exigences.