«Le roi enverra au moins douze cents hommes de cavalerie et trois mille hommes d'infanterie. Appuyez cette division; réunissez surtout votre cavalerie, dont vous n'avez pas de trop et dont vous avez tant besoin. Lorsque vous verrez que votre mouvement offensif a produit un effet, vous retirerez du Tage d'abord une brigade et ensuite une autre brigade; mais en même temps vous augmenterez vos démonstrations d'offensive, de manière que tout montre que vous attendez les premières herbes pour entrer en Portugal.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 21 février 1812.
«L'Empereur a lu, monsieur le maréchal, votre lettre du 6 de ce mois. Sa Majesté est extrêmement peinée que vous ayez envoyé la division du général Bonnet à l'armée du Nord; cette division est la seule qui puisse occuper avec profit les Asturies, parce que le soldat connaît le pays et les habitants. Il valait mieux ne rien envoyer à l'armée du Nord, et renvoyer la division du général Bonnet dans les Asturies. L'intention de l'Empereur est que, dans quelque endroit que cette division se trouve, elle retourne dans cette province; pour le Nord, il vaut mieux avoir la division du général Bonnet dans les Asturies qu'à Burgos. L'Empereur trouve que l'armée de Portugal est en l'air, et que la communication avec Irun n'est pas tenable si on n'a pas les Asturies. Il faut donc occuper les Asturies quand on est à la hauteur de Salamanque, et occuper les lignes de Fuentes de Reynosa quand on n'est qu'à la hauteur de Valladolid ou de Burgos; mais laisser les paysans maîtres des montagnes communiquant avec la mer, c'est le plus grand malheur qui puisse arriver en Espagne. La population de la Galice refluera dans les provinces occupées par l'armée; nous avons l'expérience pour preuve de cette théorie. Quand le duc d'Istrie fit évacuer les Asturies, tout le pays fut en mouvement; il faut, monsieur le duc, six mille hommes pour garder les montagnes; qu'on les place dans les Asturies ou à Santander, c'est la même chose, avec cette différence qu'en les plaçant à Santander ils ne couvrent pas le royaume de Léon et n'occupent pas cette province qui est plus importante pour les insurgés. L'Empereur, monsieur le maréchal, met à votre disposition la division du général Bonnet à cet effet; son intention est que vous fassiez route sur les Asturies par le chemin que le général Bonnet jugera le meilleur.--Je vous ai déjà fait connaître, monsieur le duc, que l'Empereur n'approuve pas la dissémination de votre armée; Sa Majesté ne voit, dans votre conduite, que du tâtonnement. Comment, à Valladolid, prétendez-vous être instruit à temps de ce que fera l'ennemi? Ce n'est pas possible dans aucun pays, et surtout dans un pays insurgé. Je ne puis que vous répéter que l'Empereur ne voit d'opération honorable pour ses armées que d'occuper Salamanque; d'avoir des avant-gardes qui feront le coup de fusil sur la frontière de Portugal et avec Rodrigo: d'avoir votre armée centralisée autour de vous à quatre ou cinq marches, jusqu'à ce que l'armée du Centre ait pu placer des troupes à Almaraz, que votre armée ait occupé Salamanque, et que l'opération du maréchal duc de Dalmatie sur Merida et Badajoz ait de l'influence sur l'ennemi et se soit fait sentir. Vous pouvez laisser une division légère sur Talavera, occupant Almaraz; mais elle doit toujours être prête à vous rejoindre. Lorsque vous aurez occupé Salamanque, que vos avant-postes auront cette direction et que cette espèce de vésicatoire militaire aura fait son effet sur l'ennemi, vous pourrez faire rapprocher de vous la division que vous aurez sur le Tage. Mais vous sentirez qu'il sera également nécessaire que l'armée du Centre ait auparavant donné des troupes pour garder la vallée.
«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous répéter que vous vous occupez trop de ce qui ne vous regarde pas, et pas assez de ce qui vous regarde. Votre mission a été de défendre Almeida et Rodrigo, et vous avez laissé prendre ces places. Vous avez le Nord à maintenir et à administrer, et vous abandonnez les Asturies, c'est-à-dire le seul moyen de le gouverner et de le contenir.--Vous allez vous embarrasser si lord Wellington envoie une ou deux divisions sur Badajoz, quand Badajoz est une place très-forte, et que le duc de Dalmatie a quatre-vingt mille hommes, lorsqu'il peut être secouru par le maréchal Suchet. Enfin, si Wellington marchait sur Badajoz, vous avez un moyen sûr, prompt et triomphant de le rappeler, celui de marcher sur Rodrigo ou Almeida. Votre armée se compose de huit divisions; une doit rester dans les Asturies, et vous ne devez y compter que pour la faire marcher sur la Galice. Quand même, après une bataille avec les Anglais, vous seriez battu, vous ne devez pas faire évacuer les Asturies par cette division, mais la faire filer par les hauteurs à votre droite. Les coups de fusil arriveront avant peu de jours à Montdragon si on n'occupe pas les montagnes.
«La division des Asturies est une division qui, en cas d'évacuation de Salamanque et de Valladolid, devrait nouer le mouvement dans les montagnes; sans quoi la position de Burgos ne serait pas tenable, pas même celle de Vitoria. D'ailleurs, encore une fois, monsieur le duc, vous avez à lutter, non-seulement contre les armées anglaises, mais aussi contre la Galice; et les six mille hommes qui se porteront en avant, par les débouchés de la Galice, contiendront cette province; et peut-être que six mille hommes dans les Asturies équivaudraient à dix-huit mille hommes qu'il faudrait à Astorga et sur le littoral. Les insurgés, sans communication après la prise de Valence, étaient au désespoir. L'arrivée des bandes à Pautel, à Oviedo, et le rétablissement de leur communication avec la mer, leur ont rendu leur courage; tout cela par défaut de réflexion et de connaissance des localités. En résumé, monsieur le maréchal, de vos huit divisions, une doit être dans les Asturies et n'en point bouger; les sept autres doivent être réunies autour de Salamanque. Cela vous fait une armée de cinquante mille Français, avec une artillerie de cent bouches à feu, lesquels, dans un terrain bien étudié, couverts par des bouts de flèche, ayant leurs vivres assurés et leur appui à Salamanque, ne seraient pas vaincus par quatre-vingt mille hommes. Toutefois, monsieur le duc, il faut bien se garder de faire à Salamanque un camp retranché; les Anglais vous croiraient sur la défensive et n'auraient plus de crainte: c'est une place forte qu'il faut avoir à Salamanque.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 21 février 1812.
«L'Empereur me charge de vous dire, monsieur le maréchal, que vous avez mal compris ses intentions sur Valence. Sa Majesté avait ordonné de faire marcher sur cette place douze mille hommes, en comprenant les troupes de l'armée du Centre, et elle entendait que ce mouvement fût par Cuença. Il y avait déjà à Cuença quatre mille hommes. Le roi d'Espagne en aurait donné trois mille autres. Ce n'était donc que trois ou quatre mille hommes à faire filer sur Cuença. L'Empereur trouve que vos plaintes ne sont pas fondées, et qu'il eût été insensé au roi de se porter de Cuença sur Albacète. Ce mouvement aurait permis à l'ennemi, qui était à Requeña, de marcher sur Madrid. Il était évident que cette opération d'Albacète ne pouvait se faire, à moins de forces sérieuses, puisqu'elle demandait une grande ligne d'opération, et qu'elle n'aurait pas donné de résultat pour la prise de Valence; car, si le général Suchet avait été battu aux passages des lignes, cette opération ne signifiait rien. L'art de la guerre ne consiste pas à diviser ses troupes. L'opération de Cuença sur Requeña, communiquant par la gauche avec Suchet avant d'attaquer l'ennemi, était une véritable opération militaire. Quelques mille hommes de plus, avec le général Montbrun, n'auraient affaibli en rien l'armée de Portugal. Les Anglais ne s'en seraient pas aperçus. Cette opération eût même pu se faire en envoyant des troupes de l'armée du Centre, et en remplaçant par des troupes de l'armée de Portugal celles qui se seraient portées sur Cuença. Sans doute, la route n'est pas bonne pour l'artillerie; mais on n'avait pas besoin d'artillerie contre ces insurgés, et d'ailleurs le maréchal Suchet en avait. L'Empereur trouve, monsieur le duc, que vous avez fait là une faute qui n'est pas justifiable. Puisque vous étiez devant l'ennemi, et qu'il est évident que vous exposiez tout le nord de l'Espagne, s'il eût fallu faire une grande opération d'armée, on eût préféré la faire faire par le maréchal duc de Dalmatie, et l'on eût prévu le cas où les Anglais auraient marché sur Madrid ou sur Salamanque.»