Je dois rendre compte ici d'une conversation qui eut lieu chez moi, pendant la soirée, et qui est une peinture fidèle de l'opinion de l'époque. Un grand nombre de mes amis s'était réuni chez moi. On parla avec abandon de la situation des choses et du remède à y apporter. En général, tout le monde semblait d'accord sur ce point, que la chute de Napoléon était le seul moyen de salut. On parlait des Bourbons. La voix la plus énergique en leur faveur, celle qui me fit le plus d'impression, fut celle de M. Laffitte. Il se déclarait hautement leur partisan, et, quand je renouvelais les arguments adressés quelque temps avant à mon beau-frère, il me répondit: «Eh! monsieur le maréchal, avec des garanties écrites, avec un ordre politique qui fondera nos droits, qu'y a-t-il à redouter?» Quand je vis un homme de la bourgeoisie, un simple banquier, exprimer une pareille opinion, je crus entendre la voix de la ville de Paris tout entière. Peu de mois s'étaient écoulés, et il était devenu un de leurs ennemis les plus ardents; mais j'aurai lieu de faire connaître plus d'une fois cet étrange caractère dont la vanité est la base, et dont le coeur n'a jamais éprouvé un sentiment véritablement généreux.

Les magistrats de la ville vinrent chez moi, avant d'aller faire leur soumission. Mais un homme bien marquant dans cette circonstance s'y présenta aussi par plusieurs motifs. M. de Talleyrand fit demander à me voir seul, et je le reçus dans ma salle à manger. Il prit, pour entrer en matière, le prétexte de savoir si je croyais les communications encore libres: il me demanda s'il n'y avait pas déjà des Cosaques sur la rive gauche de la Seine. Il me parla ensuite longuement des malheurs publics. J'en convins avec lui, mais sans dire un mot sur le remède à employer. Il cherchait l'occasion de me faire une ouverture; mais, quoique je pressentisse d'étranges événements, il ne pouvait pas me convenir d'y concourir; et, dès lors, un secret m'eût été à charge. Je voulais faire loyalement mon métier, et attendre du temps et de la force des choses la solution que la Providence y apporterait. Le prince de Talleyrand, ayant échoué dans sa tentative, se retira.

J'ajouterai à cette digression un fait peu important en lui-même, mais qui prouve le sentiment dont chacun était animé alors. Lavalette, ce séide, cet homme, en apparence si dévoué à Napoléon, cet ami ingrat, qu'à mes périls je cherchai plus tard à sauver de l'échafaud, et qui, pour prix de mes efforts, s'est réuni à mes ennemis, était chez moi le soir du 30. Voulant emmener le plus d'artillerie possible, je lui demandai un ordre pour prendre tous les chevaux de poste dépendant de l'administration dont il était le chef. Eh bien! il me le refusa de peur de se compromettre. Combien il y a d'hommes braves hors du danger, et de gens dévoués quand il n'y a plus rien à entreprendre!

On a vu, dans le cours de ces récits, l'erreur dans laquelle l'Empereur était tombé en faisant passer la Marne à ses troupes. Il fut confirmé dans l'idée de l'effet qu'il supposait avoir produit sur l'ennemi par le rapport de Macdonald, annonçant que toute l'armée le suivait dans son mouvement sur Saint-Dizier.

Ce maréchal avait pris pour l'armée ennemie le corps de Wintzingerode. Instruit enfin du véritable état des choses, et jugeant les dangers de la capitale, Napoléon mit en mouvement toutes ses troupes pour s'en rapprocher; mais elles étaient à plusieurs jours de distance. Parti de sa personne en poste, il arriva à la Cour-de-France dans la nuit du 30 au 31. Là, il rencontra les troupes du duc de Trévise en marche, avec le général Belliard à leur tête. Celui-ci lui rendit compte des événements de la journée. Il m'expédia son aide de camp Flahaut, qui arriva à deux heures du matin et auquel je confirmai les récits faits à Napoléon. Flahaut retourna vers l'Empereur, qui se rendit à Fontainebleau.

Le 31, j'occupai la position d'Essonne, et, dans la nuit du 31 au 1er avril, j'allai à Fontainebleau voir l'Empereur et lui parler des derniers événements. La belle défense que nous avions faite reçut ses éloges. Il m'ordonna de lui soumettre, pour mon corps d'armée, un travail de récompense en faveur de ces braves soldats, qui, jusqu'au dernier moment, avaient soutenu avec tant de dévouement et de courage une lutte devenue si prodigieusement inégale.

L'Empereur comprenait alors sa position. Il était abattu et disposé enfin à traiter. Il s'arrêta, ou parut s'arrêter, au projet de réunir le peu de forces qui lui restaient, de les augmenter s'il était possible sans faire de nouvelles entreprises, et, sous cet appui, de négocier. Le même jour, il vint visiter la position du sixième corps. En ce moment, les deux officiers laissés à Paris pour faire la remise des barrières aux alliés, MM. Denys de Damrémont et Fabvier, rentraient au quartier général. Ils apprirent à l'Empereur les démonstrations de joie et les transports qui avaient accueilli les troupes ennemies à leur entrée dans la capitale, l'exaltation des esprits, enfin la déclaration de l'empereur Alexandre de ne plus désormais traiter avec lui. Un pareil récit affligea profondément l'Empereur et changea le cours de ses idées. En effet, quoiqu'il fût familiarisé avec la pensée du mécontentement public, il ne pouvait prévoir l'accueil que recevraient les étrangers, à leur entrée dans Paris, de la part de l'immense majorité des habitants de cette capitale. La paix devenant impossible pour lui, il fallait continuer la guerre à tout prix. C'était une nécessité de sa position, et il n'hésita pas à me le déclarer; mais cette résolution, fondée sur le désespoir, avait rendu ses idées confuses: en me parlant de passer la Seine et d'aller attaquer l'ennemi là où j'avais combattu, il oubliait que la Marne, dont tous les ponts avaient été détruits, était sur notre route. En général, dès ce moment, je fus frappé du dérangement complet qui avait remplacé sa lucidité ordinaire et cette puissance de raisonnement qui lui était si habituelle.

Ce fut dans ces dispositions qu'il me quitta pour retourner à Fontainebleau. Il me donna quelques ordres de détail pour deux bataillons de vétérans restés avec moi, et il continua son chemin. C'était la dernière fois de ma vie que je devais le voir et l'entendre.

MM. Denys de Damrémont et Fabvier me racontèrent toutes les circonstances du mouvement de Paris, et les transports de joie dont il était accompagné. Ainsi la fierté nationale, le sentiment d'un noble patriotisme, si naturel aux Français, disparaissaient devant la haine inspirée par Napoléon. On voulait la fin de cette lutte obstinée, commencée il y avait deux ans, sous des auspices si imposants, suivis de désastres dont l'histoire n'offre pas d'exemple, renouvelée ensuite par les efforts inouïs de la nation, mais rendus bientôt impuissants par un monde d'ennemis composé de l'Europe entière, et auquel s'étaient joints même des souverains de la famille de Napoléon. Cet état de choses, accompagné de la défection des provinces les plus anciennement réunies et de l'épuisement absolu de la France, avait changé les opinions et les sentiments de tous. On ne voyait plus le salut public que dans le renversement de l'homme dont l'ambition avait amené de si grands désastres.

Les nouvelles de Paris se succédaient avec rapidité. Le gouvernement provisoire me fit parvenir le décret du sénat prononçant la déchéance de l'Empereur. Cet acte me fut apporté par M. Charles de Montessuis, anciennement mon aide de camp en Égypte. Après être resté six ans près de moi, cet officier avait renoncé au service, s'était jeté dans la carrière de l'industrie et avait embrassé avec ardeur les idées dont toutes les têtes étaient remplies alors à Paris. Il était, en outre, porteur de lettres de diverses personnes dont j'appréciais l'esprit et j'honorais le caractère. Dans toutes, on s'accordait à me montrer la révolution qui s'opérait comme le seul moyen de salut pour la France. Au nombre des plus marquants de ces correspondants, étaient MM. Dessoles et Pasquier. Montessuis avait aussi diverses lettres pour Macdonald, entre autres de Beurnonville, et je les lui fis passer.