J'étais à Vienne quand le traité du 15 juillet et les armements qu'il occasionna en France furent connus. Jamais impression de terreur, de mécontentement universel, n'eut lieu dans aucun pays au même degré. On se demandait à quel titre et pourquoi on s'était mis brusquement en opposition et en hostilité avec la France. Le crédit disparut dans un moment, et les actions de la Banque, sorte de fonds publics, tombant de trente pour cent, amenèrent diverses catastrophes commerciales. L'état du crédit était tel, qu'il n'était pas possible de concevoir l'idée d'un emprunt, et le gouvernement manquait d'argent.

L'armée, entièrement sur le pied de paix, et ne pouvant pas être mise sur le pied de guerre sans moyens financiers, restait à la discrétion de l'armée française, qui pouvait, avant l'hiver, envahir la Lombardie et venir occuper Milan. Le comte de Kollowrath, peu ami du prince de Metternich, se tenait éloigné de Vienne et ne voulait apporter aucun concours à un collègue qui avait mis l'État dans un si grand péril et amené une si grande crise par des actes qui lui étaient personnels. Si la guerre eût éclaté, elle ne pouvait pas être heureuse pour cette puissance. On eût dit au prince de Metternich: Comment donc! Vous avez amené la guerre pour des intérêts au moins étrangers aux nôtres, s'ils n'y sont pas contraires, et vous n'avez su ni la prévenir ni vous préparer à la faire. L'archiduc Louis blâmait hautement le prince de Metternich et sympathisait avec Kollowrath. Il n'y avait plus de gouvernement, et le prince de Metternich, obligé de se retirer, perdait pour toujours le pouvoir et la réputation d'habileté qu'on lui a faite. Il disparaissait à jamais de la sphère élevée dans laquelle il était placé. On peut supposer aisément les efforts qu'il attrait faits pour empêcher une collision si fâcheuse à son pays, et qui pour lui, personnellement, eût amené des résultats si funestes. Il est certain que trois mois ne se seraient pas écoulés avant qu'un traité glorieux, dicté par la France, eût été signé.

Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement français? Il a appelé aux armes la nation, en lui annonçant, non pas que ses intérêts le lui commandaient, mais en faisant croire que sa liberté et son indépendance étaient menacées. Il ressuscite les passions révolutionnaires qui amènent les désordres et la confusion. Partout on fait chanter la Marseillaise, comme si les événements qu'elle rappelle étaient un gage de victoire.

M. Thiers ignore que ce ne sont pas les sentiments révolutionnaires qui nous ont fait triompher autrefois de si nombreux ennemis; ce n'est pas avec leur secours, mais malgré eux. Les révolutions sont incompatibles avec l'ordre, et le désordre amène toujours et partout la faiblesse. Notre résistance d'autrefois est venue de la faiblesse de l'attaque; et la Révolution n'a concouru à ce résultat qu'en engendrant la terreur, dont la violence accumula les défenseurs et peupla nos armées de soldats innombrables. Bientôt l'esprit belliqueux des Français donna de la valeur à cette réunion d'hommes; et de bons officiers, de bons généraux, se formèrent promptement. Voilà tout le mystère des guerres de la Révolution et des succès qui les ont accompagnées, quand on dépouille les événements de la fantasmagorie dont on se plaît à les entourer. Les gens de mon âge se les rappellent, et la jeunesse d'aujourd'hui, pleine d'erreurs et de préjugés, doit, si elle veut s'instruire, lire le premier volume des Mémoires du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, où l'histoire de ces premiers temps est merveilleusement expliquée et racontée.

Après cette première faute, immense, impardonnable, qui menaçait le repos public et compromettait le développement régulier de nos forces et les rendait même dangereuses pour ceux qui devaient les manier, on en a fait une plus grande encore: celle de menacer l'Europe. Assurément, il est toujours d'une mauvaise politique d'augmenter volontairement le nombre de ses ennemis.

Que la France, plutôt que de s'abaisser, essaye de résister à l'Europe réunie contre elle, c'est sans doute un devoir, malgré le peu de chances de réussir; mais l'attaquer capricieusement, la défier et menacer le repos de peuples inoffensifs auxquels nous sommes sympathiques, cette conduite est insensée. Qu'avaient à faire dans la question d'Orient le roi de Bavière, le grand-duc de Bade? Injustice aussi monstrueuse de s'adresser à eux pour réparer des torts dont ils sont innocents qu'absurde politique de nous rendre hostiles des peuples qui nous aiment. Et cette éternelle question des rives du Rhin, pourquoi l'agiter encore? Certes, j'ai plus que personne déploré la perte de nos provinces de la rive gauche et de la Belgique; peut-être même a-t-il été d'une mauvaise politique, au congrès de Vienne, de nous enlever des conquêtes qui n'ajoutaient à l'ancienne France que juste ce qui était nécessaire pour conserver l'équilibre avec les États qui, tous, depuis cinquante ans, se sont agrandis. Reprenez ces provinces quand l'occasion sera favorable, mais n'en parlez pas quand la chose est impossible, et ne prenez pas pour une résolution magnanime ce qui n'est que de la jactance.

De cette politique étourdie et insensée est résulté chez les Allemands le développement d'un sentiment patriotique qui sommeillait. Rien n'avait été préparé, depuis vingt-cinq ans pour la défense, rien n'avait été organisé; mais ces peuples, aussi brusquement, aussi brutalement menacés dans leur repos, dans la jouissance de leurs biens, dans leur honneur, se sont mis en défense. Ainsi l'on a détruit la confiance que l'habitude et les intérêts de la paix avaient fondée. Mais, en jetant ainsi le gant à l'Europe, en résultat, on n'a rien osé, on n'a donné aucun secours à Méhémet-Ali, et, avec des escadres supérieures à celles des Anglais, on s'est hâté de regagner le port. On a été fanfaron dans les paroles, modeste et craintif dans les actions. Il en est des nations comme des hommes privés: la sagesse commande de craindre les dangers éloignés; le talent les fait découvrir de bonne heure et prépare les moyens de les vaincre, et, quand ils sont arrivés, le courage les fait mépriser et surmonter. Mais faire précisément l'opposé, voilà ce qui couvre de ridicule et de mépris un souverain et une nation. Louis-Philippe, en adoptant le système qui lui a été suggéré, a perdu en même temps l'opinion de sagesse dont il jouissait, à bon marché peut-être, et qu'il devait à la longanimité de son caractère, à l'espèce de talent que la nature lui a donné, et qui ne dépasse pas le moyen de conduire une intrigue qui le tire d'un embarras momentané, mais qui ne s'élève ni à concevoir un système ni à l'exécuter.

Voilà le spectacle que la France a donné à l'Europe et dont j'ai eu l'âme navrée. Il m'est impossible d'exprimer ici toute la douleur que j'ai ressentie en voyant la tache que recevaient le nom et le caractère français.

On sait quel fut l'enchaînement des événements et les complications intérieures et extérieures qui survinrent. On se rappelle le début des opérations des alliés avec des moyens si peu en harmonie avec leurs prétentions. Leur entreprise parut folle et ne pouvait pas réussir. Cependant on devait regarder comme le principal moyen d'action contre Méhémet-Ali l'insurrection du Liban. L'insurrection des peuples, surtout dans les montagnes, est toujours une chose très-grave. Des gens plus redoutables que les Égyptiens ont souvent succombé dans une lutte pareille; mais ce que l'on ne pouvait ni supposer, ni prévoir, ni croire, c'était l'état dans lequel était tombée l'armée égyptienne et les écarts inouïs de l'administration. Et ici je suis intéressé personnellement à montrer pourquoi cette armée a répondu si mal aux espérances qu'elle m'avait fait concevoir, en un mot s'est trouvée si différente de ce que j'ai dit qu'elle était. J'ai vu ces troupes il y a sept ans, et le compte que j'en ai rendu était exact. Elles promettaient de devenir chaque jour meilleures; mais une armée est une création où il y a tant d'art, où tant de conditions sont à remplir pour la conserver, que, si l'on ne s'en occupe pas constamment et d'une manière éclairée, peu de mois suffiront pour détruire les efforts de plusieurs années.

Or Méhémet-Ali, qui n'a que l'instinct des grandes choses, est trop ignorant pour pouvoir être juge du choix des moyens. Les moeurs turques se retrouvent toujours chez lui. Dans ces moeurs, l'amour de l'argent, l'avidité et l'avarice jouent un grand rôle. Il a laissé dépérir son armée d'une manière déplorable et insensée. Quand lui, né en Macédoine, trouve très-bien au Caire d'être revêtu dans l'arrière-saison d'une bonne pelisse, il imagine que les soldats nés en Égypte peuvent exister en hiver dans les montagnes du Liban, au milieu des neiges, avec des habits de toile. Il les laisse sans solde. Il les nourrit de biscuit, souvent gâté, et ne leur fait pas donner de viande. Réduite à un pareil état de souffrance sans exemple et continuel, une pareille armée se change en hôpital, sans lits, sans remèdes et sans médecins. La désaffection s'empare de chacun, et là où on avait trouvé émulation, zèle, dévouement, bravoure et vigueur, on rencontre faiblesse, indifférence et lâcheté.