«En cela la conduite de Méhémet-Ali servira admirablement ceux qui chercheront à lui faire rendre justice. La Prusse, selon toutes les apparences, suivra les impulsions du chef de la diplomatie européenne et marchera avec l'Autriche. La France, quoi qu'on en dise et qu'on imprime, vu l'état des partis qu'elle a dans son sein et les progrès de son industrie, n'entrerait dans une guerre que forcée par une nécessité absolue et pour son compte. Ainsi je compte déjà trois cabinets sur cinq enclins à la paix.

«Restent les deux antagonistes, aujourd'hui alliés, entre lesquels les autres auront de la peine à maintenir la balance. La Russie, par sa force et son voisinage, exercera toujours une grande influence sur l'empire ottoman. Cette influence lui est aujourd'hui disputée et presque enlevée par l'Angleterre, qui, étant trop éloignée, cherche à prendre des positions rapprochées, aux dépens du sultan qu'elle entend protéger et au détriment des tiers. Quelles qu'en soient les suites, l'Égypte ne devrait pas compter la Russie au nombre de ses ennemis. Cette idée se trouve renforcée lorsque je jette les yeux sur une dépêche que la chancellerie impériale a adressée à M. le comte de Médem, consul général russe en Égypte, le 21 juin 1839, signée par M. le comte de Nesselrode. Son Altesse le vice-roi ne s'est en rien écarté de la volonté de Sa Majesté l'empereur Nicolas, relatée mot à mot dans la susdite dépêche. Il peut donc espérer que la Russie ne lui sera plus ennemie, comme elle ne chercherait à lui faire aucun mal tant qu'il se bornera à défendre ce qu'il possédait du consentement de son souverain.

«Cependant il devient inexplicable aujourd'hui que la Russie, qui n'a aucun grief à opposer à Méhémet-Ali, veuille, par son consentement et au besoin par ses forces, concourir à l'abaissement du même Méhémet-Ali et lui enlever la Syrie et le pachalick ou le district d'Adana, qu'il possédait déjà du consentement de son souverain, et cela lorsque Méhémet-Ali n'a point tiré parti de sa position heureuse, après Nézib, pour accélérer la fin du différend, précisément par respect pour les puissances et d'après leurs assurances bienveillantes.

«Monsieur le maréchal, permettez-moi, ainsi que je l'ai dit, d'invoquer vos propres lumières et les liaisons que votre éclatant mérite vous a procurées avec des personnes augustes, pour avoir en détail, par les faits comme par le raisonnement, votre opinion sur la conduite du cabinet de Saint-Pétersbourg et sur ses intentions envers Méhémet-Ali et sa famille.

«Vous me rendrez un grand service, monsieur le maréchal, en m'aidant à fixer mes idées sur ce point important, et vous me faciliterez les moyens de me rendre utile à mon auguste maître.

«Je vous prie, en attendant, d'excuser le trop de liberté dont je fais usage en cette occasion; vous m'y avez encouragé et ne saurez me blâmer à présent; daignez recevoir enfin l'expression du respect et du dévouement avec lesquels, etc., etc.»

Je lui répondis la lettre suivante:

25 novembre 1840.

«Monsieur,

«Je viens de recevoir les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 novembre, et je vous prie de remercier le vice-roi des souvenirs qu'il me conserve et du prix qu'il met à mon amitié. Elle est sincère et me cause en ce moment de véritables chagrins par suite des événements funestes qui se succèdent en Syrie, événements hors de tous les calculs et de toutes les prévisions. Je plains sincèrement Méhémet-Ali, et moins encore des revers de fortune qu'il éprouve que des circonstances qui les accompagnent; on n'a jamais vu une armée désorganisée au point où paraît l'être l'armée égyptienne, tant sous le rapport moral que sous le rapport matériel. Cette armée, dont les succès sont encore dans tous les souvenirs, a donc été bien abandonnée pour être devenue en si peu de temps si différente de ce qu'elle était et de ce que je l'ai vue. Je suis d'autant plus affligé de ce qui se passe, que ces événements diminuent l'intérêt que les amis du pacha lui portaient en Europe et leur ferment la bouche. À mon avis, le vice-roi n'a rien de mieux à faire aujourd'hui que d'en finir promptement et d'accepter les offres qui lui sont faites en ce moment. La dignité de son caractère ne peut être compromise, puisqu'il a cédé à la force irrésistible des choses. Il y a une limite que la raison ne doit pas dépasser, et, quand tous les moyens dont on dispose fondent entre vos mains, il faut éviter tout ce qui peut en accélérer la destruction.