L'union de la France et de l'Angleterre avait inspiré à la princesse de Metternich autant de colère contre celle-ci que contre la première. Ayant pris en passion les intérêts de Charles V en Espagne, la levée du siége de Bilbao l'avait mise en fureur. Elle s'était exprimée devant trente personnes, en ma présence, avec une extrême violence. Entre autres choses, il lui échappa de dire: «Je voudrais voir Lamb pendu, et j'irais le tirer par les pieds.» Le propos ne pouvait rester secret, et Lamb en fut informé.
Quelque temps après, la princesse lui fit la demande accoutumée de son portrait pour sa collection, et l'ambassadeur le lui promit. Mais, au lieu de le lui apporter dans le format déterminé et de demander à être placé dans un album, il lui remit un grand portrait dessiné au crayon, avec un cadre, et il lui annonça qu'il avait choisi cette dimension pour lui procurer le plaisir de le pendre.....
M. de Sainte-Aulaire quittant Vienne, je résolus d'aller me fixer sous un climat plus doux, et je choisis Venise. Mais mon départ fut suspendu de quelques jours par l'arrivée de M. le duc de Bordeaux, qui, après le terrible accident qu'il avait éprouvé pendant le cours de l'été, s'était cru dans un état de convalescence assez avancé pour se mettre en route pour Göritz. Mais, arrivé à Vienne, de nouvelles souffrances le retinrent une grande partie de l'hiver. Je lui trouvai un esprit calme, une instruction assez développée, de la modération, de bons sentiments et le mouvement d'esprit qui convient à la jeunesse. J'eus grand plaisir à le revoir et à causer longuement avec lui. J'éprouvai un véritable chagrin que mes arrangements personnels me forçassent à partir et missent obstacle à ce que je pusse jouir plus longtemps des charmes de sa présence.
Je me mis en route et partis de Vienne, le 2 novembre 1841, pour me rendre à Venise, où j'arrivai le 6. Un logement agréable m'y était préparé sur le grand canal. J'avais laissé l'hiver à Vienne et je retrouvai l'automne le plus chaud, le plus délicieux. On croit renaître et revenir à la vie quand on change ainsi, en si peu de moments, de rigoureux frimas contre la plus douce température. Souvent j'avais traversé Venise, mais jamais mon séjour dans cette ville n'avait dépassé une semaine. Toujours une sensation agréable avait accompagné mon arrivée en voyant cette superbe cité, si belle encore, même au milieu de ses ruines, quelque déchue qu'elle soit des splendeurs et des magnificences qui l'ont rendue célèbre. Mais on ne connaît une ville que lorsqu'on y demeure d'une manière suivie. D'abord l'étude du matériel exige seul un certain temps pour en garder les souvenirs dans l'esprit. À Venise, l'art a un caractère original et expressif. L'architecture des palais sert comme d'interprète à l'histoire de cette reine du moyen âge. Il faut nécessairement étudier les fastes de la république en même temps qu'on admire ses monuments. Ici tout se lie, et ce n'est pas, pour un esprit sérieux, un des moindres charmes de Venise. Il en est ici comme à Rome: on y trouve la trace des moeurs des différents âges dans les palais et les ruines que l'on a sous les yeux.
La place et l'église de Saint-Marc reçurent, à juste titre, mes premiers hommages. Quel bel ensemble et quelle élégance on remarque dans toutes les constructions! que de richesse dans les matériaux et quelle recherche dans les moindres ornements! Les Vénitiens ont pris le type de leur style à Constantinople; mais ils se le sont approprié. Bien qu'il porte le nom de byzantin, il est cependant autre chose dans ses détails. L'église Saint-Marc est son chef-d'oeuvre: plus on l'étudie, plus on l'admire. Son étendue n'a rien de grandiose: elle n'était pas l'église du patriarche, mais seulement la chapelle du doge de la sérénissime république. À ce titre, ce monument ne pouvait pas avoir une plus grande dimension; mais elle renferme les plus riches ornements. On en jugera en réfléchissant que la coupole principale, environnée de huit coupoles plus petites, forme son dôme. Toutes sont revêtues, ainsi que les parois de l'église, dans tout leur développement, de belles mosaïques représentant des objets de piété. Les dorures les plus riches se mêlent partout à ces produits de l'art. La direction de la lumière, habilement ménagée, produit des effets merveilleux. Plus de cinq cents colonnes de vert antique, de porphyre, de serpentine, de jaspe, etc., etc., etc., se trouvent réparties dans ce monument. La façade, très-haute et des plus magnifiques dimensions, malgré les ornements dont elle est surchargée, réunit le grandiose le plus imposant à la grâce la plus coquette. La vaste plate-forme qui la surmonte est embellie par les célèbres chevaux de bronze que la victoire, capricieuse et changeante de sa nature, a fait beaucoup voyager. Coulés en Grèce et placés d'abord à Corinthe, ils furent transportés à Constantinople, puis apportés de Constantinople à Venise, après la conquête de cette ville par les croisés. Ils vinrent à Paris dans le temps de notre gloire et de notre grandeur, et revinrent, après nos malheurs et nos désastres, au lieu d'où nous les avions tirés et où ils avaient séjourné le plus longtemps.
Cette belle église, l'un des plus magnifiques monuments de l'Italie, commencée dans le dixième siècle, ne fut terminée que dans le dix-huitième.
Rien n'est plus curieux que de rechercher les différentes phases de cette puissance de Venise, si faible d'abord, et ensuite si redoutable pendant tant d'années, mais dont il ne reste plus que des souvenirs. La création de Venise eut pour cause immédiate les malheurs des temps. Elle fut l'expression des besoins de la société. Des invasions de barbares avaient, à plusieurs reprises, ravagé le nord de l'Italie. Le besoin de sécurité décida une partie de la population à venir chercher un refuge au milieu des eaux. De nombreuses îles couvraient la mer intérieure qui forme les lagunes, et ceux qui vinrent s'y établir purent y vivre en paix, à l'abri de leurs ennemis, qui étaient dépourvus de tout moyen maritime. L'exigence de ses besoins força cette population à se livrer à une navigation continuelle, qui, d'abord appliquée aux circonstances de tous les jours, reçut promptement un assez grand développement pour créer des richesses et assurer leur indépendance.
Il résulta de cet ordre de choses que le génie de ce nouveau peuple fut tout à la fois navigateur, guerrier et commerçant. Les soins de la sûreté commune établirent des rapports intimes entre ses diverses fractions dispersées dans les différentes îles. Il se trouva, dans son ensemble, composé d'une réunion de petites agrégations distinctes, mais toutes égales entre elles. La première forme de gouvernement fut, en conséquence, la démocratie. Mais bientôt les mêmes individus, occupant habituellement les mêmes emplois, élevèrent leurs familles dans l'opinion, par le fait même de l'exercice du pouvoir. De là une considération particulière, qu'une fortune plus grande rehaussa encore. Il en résulta bientôt que l'État, quoique légalement démocratique, devint aristocratique par le fait, tandis qu'un chef nommé à vie et investi d'un grand pouvoir rapprocha beaucoup cet ordre de choses d'une monarchie élective assistée d'un conseil choisi par le peuple. Sous cette organisation, les plus grandes choses furent faites; mais plus d'une révolution arracha du trône celui qui l'occupait. Un ordre politique semblable, s'il eût existé plus longtemps, eût amené infailliblement l'établissement du pouvoir héréditaire d'un seul; mais Pierre Gradenigo, élu doge en 1289, constitua l'aristocratie, en limitant à un nombre déterminé de familles, qui furent désignées, le droit d'être élu au grand conseil. Un siècle plus tard, en 1436, après les ravages de la peste et la diminution des familles, l'usage voulut que la totalité de ceux qui les composaient entrassent de droit au grand conseil et sans élection, de manière qu'en elles consista la souveraineté. Dès ce moment, le gouvernement fut établi sur les bases les plus solides qu'il appartienne aux hommes de choisir.
Ce fut à ce grand événement que Venise dut la longue durée de son existence politique. Les aristocraties ont en elles mêmes des principes de conservation qui leur permettent une très-longue vie. Quand, dans le cours des siècles, des révolutions interviennent, elles ne font ordinairement que les rajeunir. Quand un corps héréditaire possède la souveraineté, deux causes lui en garantissent la conservation. D'abord, de longues discussions précèdent et préparent les grandes résolutions, et amènent nécessairement des lumières sur tous les actes importants. Ensuite, l'immense intérêt que chacun a dans la durée de l'organisation sociale, et l'impossibilité où il est de gagner à un changement, à moins de s'emparer du pouvoir suprême, font que le plus ambitieux, abandonné à ses forces seules, doit préférer de partager le sort commun et réduire ses efforts à exercer une influence légale que rien ne défend et rien ne proscrit. Mais, si une aristocratie est viable de sa nature, il faut, pour exercer une grande puissance à l'extérieur, qu'elle délègue un grand pouvoir à son chef. C'est ce qu'elle a fait à Venise pendant longtemps, alors que les doges étaient tout-puissants. C'est sous ce régime particulièrement que la république a ébloui et vivifié le monde. Mais, quand une jalousie mesquine s'est emparée des esprits, quand la crainte, les soupçons, ont caractérise toutes les démarches, dès ce moment, la république de Venise a tiré sa plus grande force des souvenirs de son histoire.
La nature de sa puissance, dans le moyen âge, avait créé de grandes richesses. La navigation établit des rapports fréquents avec l'empire grec, où la civilisation s'était réfugiée. Le développement des connaissances, le goût des sciences et des arts s'ensuivit, et Venise devint le principe de la renaissance morale de l'Italie. Cette puissance exceptionnelle, car nulle autre n'avait alors en Europe les richesses et les lumières qu'elle possédait, sa marine et l'étendue de ses relations lui donnèrent bientôt une suprématie, qu'elle n'a perdue que lorsque d'autres États, à son exemple, développèrent leurs facultés, et vinrent partager avec elle les avantages qui lui appartenaient exclusivement. Quand elle les possédait seule dans le moyen âge, elle jouait un rôle qui rappelle celui de l'Angleterre de notre temps. L'échelle sur laquelle est organisé aujourd'hui le monde est beaucoup plus grande sans doute; mais, dans le rapport de la puissance effective des différentes nations chrétiennes, les Vénitiens avaient une proportion peut-être plus grande que celle de l'Angleterre aujourd'hui.