Le 12, nous avons visité le Pô et examiné les épis construits dans le double but de préserver ses bords, et de diriger les courants dans l'intérêt de la navigation. Un des épis construits en pierre ressemble par son importance et sa dimension à un môle de port de mer. Le Pô, tout menaçant qu'il est pour la campagne, car il s'élève beaucoup dans les crues, est cependant moins effrayant que l'Adige, parce que le fond de ce fleuve est partout plus bas que le niveau de la campagne. Nous visitâmes la Cavanella dont j'ai parlé déjà, extrémité du canal de communication entre Chioggia et le Pô. Il y a deux écluses de sept pieds de hauteur, qui sont placées à la suite l'une de l'autre. Ce canal sert aussi de dégagement des eaux du canal Blanc dans le Pô, quand celui-ci est bas, et dans tous les temps pour la navigation, soit pour entrer dans le Pô, soit pour en sortir. Lorsque la différence des niveaux des eaux est de six à sept pieds, on réunit les deux écluses, et on les traite comme une seule; quand la différence est de quinze pieds, on les ouvre successivement. Plus bas, le canal Blanc communique, par une autre écluse, avec le canal des Cuori qui réunit les eaux du Gorzone et du Bacchiglione. Enfin une dernière porte s'ouvre et fait entrer les bateaux dans le canal de Chioggia, et c'est ainsi que la navigation intérieure est établie entre Venise et le Pô.
Nous rentrâmes à Adria, et, le 13, j'allai visiter les travaux de l'Adige. Ses dignes avaient été rompues. Une grande invasion des eaux avait couvert la campagne; un village avait été emporté. Ces accidents se renouvellent malheureusement trop souvent. À chaque accident semblable, on redresse les digues; on les reconstruit avec un plus grand soin. Le moyen employé pour leur donner de la solidité est de les établir sur un lit de fascines. Les eaux y pénètrent et y déposent un limon d'alluvion, qui empêche les infiltrations. Or c'est toujours par des infiltrations que les digues viennent à percer. On n'a souvent que du sable pour les construire; aussi les eaux s'y frayent assez facilement un passage. On voit d'abord se former une fontanelle sur le revers; puis, peu de temps après, arrive une catastrophe.
Après avoir examiné ces travaux importants, que malheureusement on est obligé de reprendre très-souvent, j'ai de nouveau été coucher à Adria. Dès le lendemain, je me mis en route pour Rovigo, Ferrare et Bologne. Je passai le Pô à la Mezzola, domaine d'une très-grande valeur, appartenant au pape. Pendant la possession française, elle était devenue un bien national. Elle avait été donnée à des fournisseurs. Avec le temps, elle est revenue à son ancien propriétaire. À peu de distance sont les grandes pêcheries de Comacchio. Dans ces pêcheries, on élève le poisson sur une très-grande échelle. Les poissons extrêmement petits, qui viennent de naître, sont pris dans la mer avec des filets dont les mailles sont très-étroites. On les place ensuite dans de vastes espaces isolés de la mer par des digues, mais communiquant avec elle par des portes et des grillages, ils grandissent dans ces enceintes pendant plusieurs années. C'est un établissement de même nature que les vallées des lagunes, car c'est ainsi qu'on les nomme. Ces vallées sont au nombre de soixante-dix. Elles touchent, dans une partie de leur développement, à la terre ferme. Elles ont, dans leur ensemble, plusieurs milliers d'hectares de superficie. Dans tous ces établissements, et à Comacchio surtout, on élève une quantité immense d'anguilles que l'on sale, et qui servent à l'approvisionnement des vaisseaux. Une seule de ces vallées rapporte, à ma connaissance, à son propriétaire plus de cinquante mille francs par année.
Les tableaux de l'école des Beaux-Arts, à Bologne, sont peu nombreux, mais d'un choix excellent. Ce sont des chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres. On y trouve beaucoup de Carraches. Une réunion, immense par le nombre, admirable par le mérite, et qui semble au-dessus des moyens d'un particulier, forme la galerie du comte Zambeccari. Elle se compose de neuf cents tableaux, dont un Raphaël et des Titiens.
Les environs de Bologne sont charmants. Le pays est riche et varié. Une multitude d'élégantes maisons de campagne, et le voisinage immédiat des collines, ajoutent à la beauté du paysage. Mais une chose unique au monde, le Campo Santo, mériterait seul le voyage pour un homme instruit et curieux. Nulle part on n'a eu une semblable pensée, ou, au moins, nulle part on ne l'a exécutée avec un semblable grandiose. On s'est servi pour le fonder d'une ancienne chartreuse, dont on a conservé et restauré l'église avec un soin tout particulier. De vastes carrés vides forment des cloîtres qui se succèdent. Contre ces murs sont placés les monuments des particuliers, et les restes de ceux auxquels ils sont consacrés. Les vides de carrés sont destinés à l'enterrement des personnes du commun; mais on a placé à chaque tombe un numéro qui correspond à celui du registre, de manière qu'au bout de quelques années on peut retrouver les restes que l'on veut transporter ailleurs. Il y a dans ces dispositions un grand respect pour les morts, une idée morale qui rend l'idée de la fin moins douloureuse et moins triste.
Une galerie couverte, de quatre milles d'Italie de longueur environ, établit une communication facile et praticable dans tous les temps entre le Campo et la ville, et donne à chacun la facilité d'aller faire des actes de piété au milieu de ces tombeaux. Cet ensemble, je le répète, qui est unique au monde, honore beaucoup les magistrats de Bologne qui l'ont fondé et qui le maintiennent avec le plus grand soin. Une autre chose digne de remarque à Bologne est la transformation en bibliothèque publique des bâtiments de l'ancienne université, qui n'existe plus. Aujourd'hui on lui donne un style sévère, simple et beau. Un usage ancien voulait que tous ceux qui avaient fait leurs études classiques à l'université de Bologne, étrangers ou nationaux, laissassent leurs armes peintes sur les murs des salles avec leurs noms. Le temps avait dégradé tous ces blasons. On les restaure en ce moment avec le plus grand soin; il y en a des milliers, et chacun peut y trouver des souvenirs de ses ancêtres. En général, Bologne est remarquable par l'esprit de patriotisme de ses habitants.
Une ancienne et fidèle amie, madame la comtesse de Damrémont, m'avait donné rendez-vous à Florence, et je partis pour m'y rendre après avoir séjourné deux jours à Bologne. J'ai parlé ailleurs de Florence avec quelque peu de détail; je n'en dirai rien ici; mais je répéterai qu'elle est du nombre des villes privilégiées que l'on revoit toujours avec un nouveau plaisir. Les arts y sont plus honorés qu'ailleurs et y sont cultivés avec plus de goût et de succès. Madame de Damrémont, possédant le goût des beaux-arts au plus haut degré, jouissant plus qu'un autre de ce qui tombe sous ses regards, portait sur ce qu'elle voyait un jugement éclairé, développait le mien et m'expliquait mes propres sensations. On ne doit pas voir seul les objets d'art d'une grande beauté. On ne juge convenablement que lorsqu'on peut communiquer à d'autres ses remarques, s'éclairer réciproquement par la critique et motiver une admiration réfléchie.
La collection de tableaux que présentent le palais Pitti et les Uffizi est composée de tant de chefs-d'oeuvre, qu'elle forme sans doute une réunion unique au monde; mais on ne saurait aussi trop admirer les dispositions qui sont prises pour faire valoir ces merveilles. On voit qu'on rend en Toscane un véritable culte aux beaux-arts. Cependant l'école moderne de peinture semble morte aujourd'hui à Florence. La sculpture a pris sa place, et, comme dans toute l'Italie, elle y est cultivée avec beaucoup plus de succès. Bartolini est le plus grand sculpteur des temps modernes. Je le crois bien supérieur à Canova. Ses compositions sont plus vraies et leur simplicité est plus dans la nature. La vérité y a moins d'apprêt que chez ses devanciers. Rien de plus beau que la statue d'Astyanax, s'il parvient jamais à l'achever; car chez lui là est la difficulté.
Après deux mois d'un séjour rempli de charmes et qu'embellissaient les jouissances d'une vive amitié, je me mis en route pour me rendre à Gênes, où d'autres affections bien anciennes encore m'appelaient aussi. Je visitai Livourne, Lucques et la côte orientale de Gênes, que je n'avais jamais parcourue. L'État de Lucques me parut charmant. Il est le type de ces principautés qui dispensent les souverains des soins laborieux du gouvernement et leur donnent les jouissances attachées à la possession d'une belle propriété indépendante. C'est un pays délicieux, où l'on trouve le voisinage de la mer, une belle ville, un beau palais autrefois rempli de tableaux de choix, une belle forêt, des eaux thermales où l'on accourt de toutes parts, et une population intelligente et spirituelle. Un duc de Lucques, philosophe et instruit, animé de l'amour des sciences, pourrait voir écouler sa vie dans l'idéal du bonheur; mais il faudrait qu'il fût quelque chose par lui-même et qu'il pût baser son existence sur le sentiment de ses facultés heureusement appliquées.
Je continuai ma route en parcourant cette rivière du Levant, si célèbre. On la compare naturellement à celle du Ponant. Nulle ressemblance ne se retrouve cependant entre elles. La rivière du Levant, couverte de villes riches et peuplées, admirablement bien cultivée et commerçante, est tout autre chose que l'autre, qui, sauvage encore, n'est habitée que de loin en loin. Mais une admirable localité militaire en rend la possession précieuse; le golfe de la Spezia, un des plus beaux du monde par son étendue et la sûreté qu'il offre aux vaisseaux contre l'action des vents de la mer; une source d'eau douce jaillissante, abondante et représentant par sa richesse une rivière souterraine, fontaine artésienne naturelle, mais de la plus grande dimension, donne la facilité à toute une flotte de faire de l'eau en peu de moments. Enfin, sa facile entrée et sa libre sortie de la passe, et sa position centrale sur la cote d'Italie, complètent ses avantages. De grands travaux projetés par Napoléon devaient en faire notre établissement principal de marine sur cette partie des côtes de la Méditerranée, et il voulait la mettre à l'abri de toute attaque directe de la part de l'ennemi. En deux jours d'un voyage intéressant et agréable, j'arrivai à Gênes la Superbe.