Il existait un ancien tracé du canal qui avait pour objet de réunir le Dniéper à la Vistule, et d'établir ainsi une communication entre la mer Noire et la Baltique; il portait le nom de canal du Roi; mais, soit qu'il y ait eu des difficultés de terrain ou peu d'utilité, il a été fort négligé; il est, je crois, resté à l'état de projet. La Dwina et ses affluents portent à Riga tous les produits de cette partie de la Russie. On a, d'un autre côté, travaillé à rendre le Dniéper navigable, ce qui n'était pas fait quand j'ai quitté la Russie. Si les difficultés que présente cette navigation, qui sont des cataractes, étaient surmontées, les produits que ce fleuve porterait vers Odessa ne sont presque rien en comparaison de ce qui va vers la Baltique.
Voilà déjà un fait intérieur établi, qui assure au nord la supériorité du commerce.
Le second fait est plus décisif: c'est celui de la navigation maritime. Votre séjour à Venise vous met à même, monsieur le maréchal, d'y recueillir les notions les plus exactes sur les opérations commerciales de la mer d'Azof et de la mer Noire. Vous y apprendrez, de la manière la plus positive, combien il faut de temps pour la navigation, depuis Odessa jusqu'à Cadix; car il faut tenir compte de celui qu'il faut passer à Gibraltar pour y attendre le vent nécessaire pour la sortie du détroit. Ce temps est souvent plus long que celui qu'il faut de Saint-Pétersbourg aux États-Unis.
La Méditerranée ne fait que le commerce de son bassin; la mer du Nord fait celui du monde.--La Russie trouverait donc un plus grand avantage à se relier au nord qu'au midi, quand bien même le système de sa navigation fluviale ne lui en eût pas imposé la loi.
Je crois, monsieur le maréchal, avoir, par ce simple exposé, répondu à la demande que vous m'avez faite.--Votre opinion a beaucoup de poids en Europe; j'ai regretté, par cette raison, que vous ayez, dans votre ouvrage, fortifié l'idée que les forces du midi de la Russie sont susceptibles d'un très-grand développement; j'entends ici par force, productions, industrie et commerce. On devrait en conclure qu'il y existe un besoin d'expansion qui serait tôt ou tard menaçant pour Constantinople. Puisque je suis d'une opinion contraire, me permettrez-vous de le dire, la question est grave; car elle est un des principaux éléments de la politique de l'Europe envers la Russie.
Il y a dans le midi de la Russie des conditions climatériques qui ramènent, à des intervalles presque égaux, des années de complète disette, quelquefois destructives de la totalité du bétail, bêtes à cornes et moutons; quand, pendant le mois de mai, le vent d'est domine, alors il n'y a pas de pluie, et les steppes ne donnent point d'herbe; cela est arrivé deux fois pendant les douze années que j'ai passées en Russie. On calcule que tous les trois ou quatre ans la récolte des céréales est médiocre; trop de sécheresse en est toujours la cause; on est content quand elle ne va pas jusqu'à brûler l'herbe; cependant les années de famine sont rares; la surabondance que donnent celles qui sont fertiles rend possibles des approvisionnements de précaution. Ce ne sont pas des greniers d'abondance, ce sont de simples économies domestiques.
J'ai connu quelques propriétaires russes qui, séduits par l'apparence d'un soleil plus chaud, se trouvant avoir trop de population dans leurs terres de l'intérieur, faisaient usage de leurs droits, en transplantant l'excédant, qui leur devenait une charge au lieu d'être un revenu, dans des terrains de pâturages au midi: ils eurent tous à le regretter. Un comte Gourief fit, au contraire, cette même opération du centre de la Russie vers le Volga, au delà du Saratov: il doubla sa fortune.
Ces divers faits, dont j'ai eu connaissance exacte, me donnent l'explication d'un phénomène historique que je ne comprenais pas. Je m'étais demandé souvent pourquoi cette longue zone méridionale, qui s'étend depuis la Bessarabie jusqu'en Asie, n'avait jamais été ni peuplée ni civilisée. Les colonies grecques n'avaient pas dépassé les côtes de la Crimée; les Romains n'avaient pas été plus loin que la Valachie. Toute cette zone n'avait été qu'une route de passage pour les émigrations de peuples qui arrivaient d'Asie et du Volga inférieur; aucun d'eux ne s'y était arrêté. Les Tartares, qui arrivèrent jusqu'à la Crimée, au moment où les Turcs prenaient Constantinople, n'y firent, pour ainsi dire, point d'établissements; ils ne pouvaient ni avancer ni reculer; ils y restèrent, mais à l'état nomade. L'incertitude de la production fut pour moi la réponse à la demande que je me faisais. L'existence du royaume de Mithridate est un argument en faveur de l'opinion que je me suis faite; car il n'y a pas trace qu'il se soit éloigné de la mer d'Azof ou de la mer Noire. Pourquoi n'aurait il donc pas cherché à étendre sa domination vers l'intérieur? Cela paraissait naturel. Pour un fait aussi constant, il doit y avoir une cause permanente.
J'ai sous les yeux un tableau, fait en 1830, qui établit le rapport de la classe des industriels à la population totale de chaque gouvernement. Ce rapport est, pour Saint-Pétersbourg, de 1 sur 41 habitants; Moscou, de 1 sur 54; Astrakan, de 1 sur 213.--Je passe les intermédiaires. De Vothynie, de 1 sur 269; de Kazan, de 1 sur 400; de Kief, de 1 sur 574; de Podolie, de 1 sur 644; de Pultawa, de 1 sur 935; des Cosaques du Don, de 1 sur 2,101. On voit, par l'extrait que je fais de ce tableau, et qui suffit au but, combien l'industrie diminue à mesure qu'on avance vers ce midi dans lequel l'opinion de l'Europe place une grande partie de la force de l'empire russe.
L'impossibilité d'y augmenter la population, à cause de l'incertitude de la production, apporte un obstacle invincible à l'établissement d'une grande industrie. Il n'y a donc point là richesse de capitaux; les maisons de commerce d'Odessa sont des commandites de Saint-Pétersbourg, de Moscou ou de l'étranger; il n'y a rien là qui ait sa racine dans le sol.