Voici ce que nous raconta M. Visconti à l'occasion des funérailles des anciens. Quand un homme appartenait à une grande famille, il était porté au tombeau de ses ancêtres et censé être reçu par les plus marquants de ceux qui l'y avaient précédés. Ceux-ci étaient représentés par des esclaves masqués et habillés de manière à rappeler, autant que possible, les personnages qu'ils étaient chargés de représenter. Ils venaient avec des torches à la rencontre du mort, en sortant du tombeau. Cette cérémonie valait à ces esclaves la liberté. Il nous dit aussi que l'adoption dont le but était de perpétuer les familles et de les conserver dans leur gloire, leur puissance et leur splendeur, en les recrutant d'hommes d'un mérite supérieur, était précédée de la visite des tombeaux. La lecture des inscriptions fastueuses était faite, et on demandait à l'adolescent s'il se sentait la force et le courage de justifier le grand nom qu'il allait porter. S'il en était effrayé, on lui assurait un sort convenable, mais obscur. Dans le cas contraire, il éprouvait une forte impression, dont l'effet devait se faire sentir pendant tout le cours de sa vie, et lui donner l'énergie que commanderaient les circonstances.

Nous passâmes devant une petite chapelle située au-dessous du mont Palatin, à côté de l'emplacement du grand cirque. Elle est dédiée à Saint-Sébastien. C'est là qu'il reçut la couronne du martyre. Il était dans les gardes de l'empereur. Il fut reconnu pour chrétien et mis à mort à coups de flèches par l'ordre de Domitien.

SEPTIÈME PROMENADE.

Le 30 décembre, nous fûmes visiter les Thermes. Nous commençâmes par ceux de Caracalla; mais une disposition nouvelle nous empêcha d'y entrer. Nous fûmes voir ceux de Trajan, situés sur le mont Esquilin. Les réservoirs des eaux sont restés intacts. Ils sont très-vastes, au nombre de douze, et communiquaient ensemble. Leur réunion renfermait une masse d'eau immense. Des ruines éparses sont encore debout et montrent la grande étendue de terrain qu'occupaient ces thermes. C'était une suite de salles rondes renfermant des niches où étaient placées des statues. Les parois intérieures de ces salles étaient revêtues en marbre. Les ruines des thermes de Trajan donnent l'idée de la disposition des citernes et un premier aperçu du développement de ces lieux de plaisir.

Nous visitâmes ensuite l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, église charmante, d'élégante proportion, ayant des colonnes antiques d'un seul morceau, de marbre d'Égine et cannelées. Ce marbre a la propriété, quand il est échauffé par le frottement, de dégager une odeur sulfureuse. Toutes les colonnes sont pareilles, ce qui est rare dans ces monuments modernes, construits avec des débris d'anciens monuments. Dans cette circonstance, toutes ces colonnes faisaient partie d'un même édifice, aux thermes de Trajan. Cette église appartient à un couvent de chanoines réguliers. Elle renferme le Moïse de Michel-Ange, faisant partie du mausolée de Jules II. Cette statue colossale, d'un style de convention, est d'une beauté extraordinaire. Elle a une expression admirable, et on voit que l'artiste a eu en vue de représenter la puissance et la force, et de donner l'idée d'une nature supérieure. La statue du pape s'y trouve et domine toute la composition. C'est le pape Jules II, la Rovère, qui a eu la pensée de la basilique de Saint-Pierre. Il en commença l'exécution sur les dessins et les plans du célèbre Bramante.

De Saint-Pierre-aux-Liens, nous allâmes voir les thermes de Dioclétien, dont une partie, la principale salle, a une conservation parfaite et a été convertie en église sous le nom de Madone des Anges. Michel-Ange fut chargé d'approprier ce local à son usage actuel. On entre par une rotonde placée au milieu de la longueur de l'édifice et sur la partie latérale. Michel-Ange a construit en face une rotonde pareille pour compléter la croix. Huit colonnes de granit égyptien, dont le fût est d'un seul morceau, le diamètre de cinq pieds et la hauteur de quarante environ, sont placées au-dessous de la coupole principale, située au centre de l'église. Le terrain ayant été exhaussé pour empêcher l'humidité, ces colonnes sont enterrées de plusieurs pieds, et à leur base on a placé des soubassements en bois peint, figurant ceux en granit qui sont cachés par le sol. En entrant, à droite, il y a une belle statue colossale de saint Bruno. Du côté opposé, correspondant et au delà, on voit une superbe fresque du Dominiquin, représentant le martyre de saint Sébastien. Je n'en ai jamais vu dont le coloris fût aussi vif et aussi beau. Elle a été tirée d'ailleurs et transportée avec le mur qu'elle revêtissait. Une ligne méridienne est tracée sur le sol de cette église.

Nous entrâmes dans le cloître des Chartreux. Il est très-vaste et a cent colonnes en pierre. Un vaste jardin est au milieu et une belle fontaine au centre. Trois magnifiques cyprès, plantés, dit-on, par Michel-Ange, l'ombragent. L'un d'eux a été frappé plusieurs fois par la foudre. Tout cet espace et un autre, extérieur au jardin, toute la place en avant de l'église, faisaient partie des thermes de Dioclétien et appartenaient à leur enceinte.

On aurait une fausse idée de ces établissements si l'on renfermait l'acception du mot de bains dans les limites qu'on lui donne aujourd'hui chez nous. Les bains n'étaient qu'un accessoire, un moyen spécial et un prétexte de jouissance. Ces lieux étaient consacrés aux plaisirs, à la volupté et à toutes les choses que le paganisme et la corruption d'alors autorisaient. Il y avait, dit-on, un espace convenable pour que plusieurs milliers de personnes pussent se réunir dans leur enceinte. Trois mille pouvaient s'y baigner à la fois. Il y avait des promenades, des salles d'improvisation, des lieux de prostitution de tous les genres; des jouissances accumulées offertes au peuple dans des dimensions tellement extraordinaires, que nous avons peine à les comprendre aujourd'hui. Ces choses cependant étaient familières aux Romains.

Sous la république, il n'y avait aucun de ces établissements. C'étaient le forum, les affaires publiques, la gloire et la puissance de Rome qui occupaient les esprits et absorbaient toutes les facultés. Quand la liberté croula, que les empereurs eurent intérêt à distraire le peuple romain des affaires publiques, ils créèrent ces lieux de plaisirs, qui devaient les occuper, les amollir et les corrompre. Le premier fut élevé sous Auguste, et Agrippa, son gendre, s'en chargea. Le Panthéon fut destiné à en faire partie. L'opinion s'étant révoltée sur l'emploi destiné à un pareil monument, il fut converti en un temple à tous les dieux. Trajan construisit les premiers thermes dans ces vastes dimensions. Puis vinrent ceux de Caracalla, ensuite ceux de Dioclétien, qui furent les plus grands, et enfin ceux de Constantin, les derniers. On dit que les thermes découverts à Ostie présentent encore un spectacle plus extraordinaire par l'indication officielle de la corruption dont ils consacraient l'existence.

Nous fûmes visiter ensuite les jardins de Salluste, situés entre le Quirinal et le Pincio. Le palais de Salluste était placé dans le même lieu qu'occupe encore aujourd'hui une villa bâtie sur ses ruines. Un cirque était construit dans le vallon, et un temple à Vénus Ericina se trouvait à son extrémité. Ce temple est encore d'une belle conservation, et, sauf les ornements dont il était revêtu et les marbres qui le décoraient, il est presque intact.