Ainsi l'intention de l'Empereur était bien certainement que l'on défendît Dresde le plus possible. Il avait seulement indiqué la direction à suivre dans le cas où l'on serait forcé de l'abandonner. Il est vrai que le 23 octobre, après la bataille de Leipzick, l'Empereur envoya d'Erfurt au maréchal Saint-Cyr et au maréchal Davout, à Hambourg, des agents déguisés portant des instructions ainsi conçues:

«Les maréchaux Saint-Cyr et Davout, les garnisons des places se feront jour d'un côté ou de l'autre… S'ils s'entendent, s'ils sortent de leurs murailles, ils sont sauvés; 80,000 Français passent partout…» Mais aucune de ces lettres ne parvint. Le devoir du maréchal Saint-Cyr était donc de rester dans Dresde et de le défendre. Cependant il ne pouvait pas être question de se renfermer dans la place. L'enceinte de Dresde n'est pas susceptible de défense; c'est un pentagone sans ouvrages extérieurs et qui, à cette époque, était en mauvais état. Sur la rive droite de l'Elbe, un simple ouvrage de campagne entourait le faubourg de Neustadt; d'ailleurs, pour défendre le corps de place il eût fallu détruire les faubourgs, et Napoléon n'avait pu se résoudre à traiter si cruellement la capitale d'un roi allié, du seul qui lui fût resté fidèle. Si Dresde eût été dans les conditions d'une place de guerre ordinaire, l'Empereur se fût contenté d'y laisser une garnison, comme à Torgau et à Wittemberg.

Le second système, le seul praticable, était de défendre le camp retranché en avant de Dresde. Il se composait d'un ensemble de redoutes sur les deux rives de l'Elbe, construites avec art et qui venaient d'être complètement réparées. Nos 25,000 hommes n'étaient pas trop pour remplir une semblable tâche. Le 1er corps fut placé sur la rive gauche de l'Elbe, la gauche appuyant au fleuve et la droite à la route de Dippodiswalde. Les divisions du 14e corps défendaient le reste de l'enceinte, et le faubourg de Neustadt sur la rive droite. Les divisions du 1er corps occupaient à tour de rôle le Grossgarten. C'est un parc en forme de carré long, situé en avant de la porte de Pirna, que l'on avait mis en état de défense et qui se liait avec le système des redoutes. Nous faisions également le service de ces redoutes, et le reste des divisions était logé dans le faubourg de Pirna.

Le général Benningsen avait laissé devant Dresde le général Tolstoy avec 2,000 hommes de ses moins bonnes troupes; lui-même avait continué sa marche sur Leipzick. Au bout de quelques jours, le maréchal Saint-Cyr trouva le moment favorable pour tenter une sortie; nos ennemis étaient peu nombreux et obligés de former un long cercle autour de la place. Le manque de vivres allait commencer à se faire sentir, et cette sortie avait pour but de nous en procurer. D'ailleurs, l'ennemi construisait des redoutes devant Racknitz, et il était important de les détruire. La sortie fut annoncée trois jours d'avance; on reconnaissait dans les dispositions l'ensemble et la précision qui distinguaient les ordres du maréchal Gouvion Saint-Cyr. J'en attendais le résultat avec une impatience qui n'était pas exempte d'inquiétude. Il ne s'agissait pas seulement d'éloigner l'ennemi et de nous procurer des vivres; nous avions à rétablir l'honneur de nos armes, à prendre notre revanche, à nous relever à nos propres yeux. Je réunis les officiers supérieurs de ma brigade, qui seuls étaient dans le secret. Je leur parlai de l'importance de profiter d'une occasion, peut-être la dernière, de terminer la campagne avec gloire: tous me promirent de joindre leurs efforts aux miens, et ils ont tenu parole.

Le 17 à midi précis la division Razout marcha sur Plaüen, la division Claparède sur Racknitz, les divisions Cassagne et Dumonceau (1re et 2e) sur Zchernitz. L'attaque fut vive et couronnée de succès. Les tirailleurs ennemis voulurent défendre Zchernitz; on incendia le village pour les en chasser. Les Russes ne purent résister à la vigueur et à l'ensemble de nos trois attaques. Ils furent renversés et se replièrent sur Dohna en nous abandonnant 1,200 prisonniers, 10 canons, des caissons et un équipage de ponts. M. Locqueneux, chef de bataillon au 17e qui commandait les tirailleurs de la division, les enleva admirablement et leur communiqua sa brillante valeur. Il contribua beaucoup au succès de cette journée. Les officiers du 17e le secondèrent; deux furent blessés, plusieurs méritèrent l'honneur d'être proposés pour la croix de la Légion. J'eus besoin de mon autorité pour empêcher le colonel Susbielle de se mêler aux tirailleurs, comme un caporal de voltigeurs, au lieu de rester à son régiment.

Le général Tolstoy se retira dans la direction de Gieshübel. La 2e division, qui faisait notre avant-garde, occupa Dohna, la 1re Sporwitz et Lochwitz, la division Duvernet à notre droite. Quatre jours passés dans cette position furent utilement employés. On réunit les bestiaux, les farines, les fourrages que le pays put procurer, dans un rayon de quatre lieues en tous sens, depuis l'Elbe jusqu'à Weisseritz; on détruisit les ouvrages de l'ennemi; on prit enfin tous les moyens possibles pour prolonger la défense de la place qui nous était confiée.

Bientôt le général Chasteler, resté à Tœplitz pour couvrir la Bohême, vint au secours du général Tolstoy; tous deux reprirent l'offensive. Le 22, le général Dumonceau fut attaqué à Dohna et se retira sur Lochwitz; les deux divisions prirent position sur les hauteurs situées derrière ce village. Le 24, nous continuâmes notre retraite jusqu'à Racknitz, Zchernitz et Strehlen. Le 26, nous rentrâmes dans les faubourgs de Dresde, en laissant en avant quelques bataillons que l'ennemi fit replier le 28. La sortie du 7 octobre avait complétement réussi: c'était un fourrage général auquel l'ennemi n'avait pu s'opposer. Nous nous bornâmes alors à l'occupation des faubourgs et des redoutes qui en couvraient les approches.

Nous menions à Dresde une vie fort triste. La situation d'une ville assiégée, la misère générale qui en est la suite, ne sont pas favorables aux grandes réunions et aux plaisirs. Cependant on aurait pu entretenir des relations avec quelques personnes de la ville, et la moindre distraction nous eût été d'un grand secours. Je ne voulus m'en permettre aucune. La garde des faubourgs et des redoutes qui leur servaient d'avant-postes nous était confiée. Une attaque de vive force était peu vraisemblable; cependant nous ne devions rien négliger. Je n'ai déjà eu que trop l'occasion de montrer combien nos troupes avaient besoin de surveillance. Il est permis à la guerre d'être vaincu; il n'est jamais permis d'être surpris. Je mettais beaucoup de prix pour ma part à terminer avec honneur la tâche qui nous avait été imposée et dont le triste dénoûment ne pouvait pas se faire longtemps attendre.

Une grande question s'agitait en ce moment au conseil de défense, composé des généraux de division et de l'intendant général réunis chez le maréchal Saint-Cyr. Le résultat de la bataille de Leipzick était connu; la Grande Armée se retirait au delà du Rhin, et nous étions abandonnés. Le général autrichien Klenau venait d'arriver devant Dresde, pour prendre le commandement des troupes qui formaient le blocus. Il annonçait hautement l'intention de ne point nous attaquer. Il savait que les vivres allaient manquer, et il calculait d'avance le jour où nous serions forcés de nous rendre; mais, avant d'en venir là, n'avions-nous rien à tenter? Les instructions de l'Empereur prescrivaient de garder Dresde le plus longtemps possible et d'attendre que l'on vînt nous dégager. Aujourd'hui, la Grande Armée avait quitté l'Allemagne, et nous n'attendions plus de secours. Le seul moyen de conserver à la France la garnison de Dresde était de sortir et de tâcher de gagner Torgau par une des rives de l'Elbe. On se rappelle que l'Empereur avait indiqué ce mouvement dans le cas où nous serions forcés d'abandonner la ville. Prolonger la défense était impossible; il fallait choisir entre la sortie ou la capitulation. Les opinions furent partagées. Le comte de Lobau et le général Cassagne insistèrent beaucoup pour que l'on tentât une sortie. Ils avaient l'espoir de réussir. L'armée assiégeante était fort disséminée, car elle avait un grand cercle à former autour de la place. Nous comptions près de 25,000 hommes et beaucoup d'artillerie. En se portant en masse sur la route de Torgau, on pouvait se flatter de percer la ligne ennemie et d'arriver à Torgau, dont nous n'étions qu'à 18 lieues. D'ailleurs, ce parti était plus honorable, plus digne de l'armée française; et telle eût été sans doute mon opinion personnelle, si mon grade m'eût permis d'être appelé au conseil.

Le maréchal Gouvion Saint-Cyr pensa tout autrement. Il ne voyait aucun espoir de réussir. Sans doute l'armée ennemie était disséminée autour de Dresde, mais le général Klenau savait très-bien que nous ne pourrions tenter une sortie qu'en descendant l'Elbe, et c'est précisément de ce côté qu'il avait réuni ses principales forces. Il s'en fallait bien que les deux corps réunis présentassent 25,000 combattants. L'affaiblissement de nos soldats, leur découragement, dont nous nous plaignions depuis si longtemps, ne permettaient pas de risquer une tentative aussi hardie. D'ailleurs, ainsi que je l'ai dit, la guerre, aux yeux du maréchal Saint-Cyr, n'était qu'un jeu d'échecs; la partie avait été perdue à Leipzick, et il ne comprenait pas l'avantage de compromettre inutilement des soldats, de nombreux cadres d'officiers et 30 généraux, dont les services pouvaient un jour être encore si utiles. La discussion fut vive et plus d'une fois renouvelée, surtout entre le maréchal et le comte de Lobau. Les conseils de la prudence s'accordent peu avec ceux de la valeur téméraire; les uns sont accusés de déraison, les autres de faiblesse, et, quand il s'agit d'honneur militaire, la susceptibilité est permise. Cependant le temps s'avançait. Nous étions aux premiers jours de novembre et nous allions manquer entièrement de vivres. Il fallait prendre un parti. Le maréchal Saint-Cyr s'arrêta à un singulier terme moyen entre les deux opinions qui avaient partagé le conseil; ce fut de faire sortir les trois divisions du 1er corps, ainsi que les divisions Razout et Duvernet, commandées par le comte de Lobau, pendant que lui-même resterait à Dresde avec les divisions Berthezène et Claparède. Ce n'était point ainsi que nous l'entendions. Nous désirions sortir tous ensemble; nous demandions au maréchal de se mettre à notre tête, de partager notre bonne ou mauvaise fortune. Quelques jours auparavant il nous trouvait trop faibles pour percer la ligne ennemie. Prétendait-il que l'on réussirait mieux aujourd'hui avec deux divisions de moins? Je sais bien quelle était la pensée du maréchal Saint-Cyr: Le comte de Lobau, aurait-il dit, a fortement exprimé le désir de sortir de Dresde, je n'ai point voulu m'y opposer; je lui ai donné toutes les troupes dont j'ai pu disposer; mais comme ce n'est point mon avis, je suis resté dans la place, et me trouvant réduit à deux divisions, j'ai bien été forcé de capituler. Ainsi nous nous serions sacrifiés pour expliquer et justifier une capitulation que nous n'approuvions pas. Cela n'était ni juste ni raisonnable. Sortir tous ensemble ou capituler tous ensemble, il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Aussi nous entreprenions cette expédition fort à contre-cœur, mais il n'en fallait pas moins obéir.