Le bienveillant accueil qu'a reçu mon Journal de la campagne de Russie m'encourage à publier la totalité de mes souvenirs militaires, depuis mon entrée au service en 1804, jusqu'à la fin de l'Empire. J'ai hésité longtemps à entretenir le public de tant de détails personnels; mais ces détails se rattachent à de grands événements militaires; ils peignent les mœurs et l'esprit du temps. Sans avoir la pensée de rien ajouter à l'Histoire du Consulat et de l'Empire, et moins encore la prétention de partager son éclatant et légitime succès, un volontaire de 1804, racontant ce qui s'est passé sous ses yeux, espère pouvoir réclamer du moins un peu d'indulgence!
LIVRE PREMIER[1].
CAMP DE MONTREUIL.—CAMPAGNES D'ALLEMAGNE ET D'ESPAGNE JUSQU'A LA PAIX DE TILSITT.
CHAPITRE PREMIER.
CAMP DE MONTREUIL.
PROJETS DE DESCENTE EN ANGLETERRE.—MON ARRIVÉE AU CAMP DU 59e
RÉGIMENT.—MON SERVICE DANS LES GRADES INFÉRIEURS.—JE SUIS NOMMÉ
SOUS-LIEUTENANT.—LEVÉE DES CAMPS.—DÉPART POUR L'ALLEMAGNE.
Je suis entré au service en 1804, à vingt ans. J'avais depuis longtemps le désir d'embrasser la carrière militaire; différentes circonstances empêchèrent mes parents d'y consentir plus tôt. Il s'agissait de savoir par où commencer. À vingt ans, l'École militaire ne pouvait me convenir. Je devais donc m'engager. Je pensais à la cavalerie, comme tous les jeunes gens. M. Lacuée, ami de ma famille, me proposa d'entrer au 59e régiment d'infanterie, dont il était colonel; j'acceptai sans savoir ce que je faisais, n'ayant aucune idée de la carrière que j'allais entreprendre, et je n'eus pas lieu de m'en repentir: car c'est à l'infanterie que j'ai dû tout mon avancement. Je partis de Paris en septembre 1804 pour me rendre à l'armée réunie sur les côtes de l'Océan et dont le 59e faisait partie. Je dois d'abord raconter la composition et l'emplacement de cette armée.
L'Empereur, pour frapper au cœur l'Angleterre, voulut l'attaquer chez elle, et ne recula pas devant les difficultés et les dangers d'une telle entreprise. Il réunit sur les côtes de l'Océan trois corps d'armée d'environ chacun vingt-cinq mille hommes et une réserve de quarante mille hommes.
Ces corps d'armée campaient de la droite à la gauche: à Ambleteuse, maréchal Davout; Boulogne, maréchal Soult; Étaples, maréchal Ney.
La réserve se composait de la garde impériale, d'une division italienne, de trois divisions de dragons. Indépendamment de ces différents corps, il y avait à l'extrême droite douze mille hommes au camp d'Utrecht; à l'extrême gauche dix mille à Brest. Ainsi le personnel de l'armée s'élevait au moins à cent cinquante mille hommes. On s'occupait d'armer et d'atteler quatre cents bouches à feu de campagne et un grand parc de siège. On fit venir de tous côtés d'immenses approvisionnements, des vivres de toute espèce pour trois mois. Il s'agissait de transporter en Angleterre une armée si nombreuse et son matériel en présence de la flotte ennemie. Après de nombreux essais, on résolut d'employer des chaloupes canonnières, des bateaux canonniers et des péniches. Celles-ci, plus légères ne portaient que de l'infanterie: les autres portaient de l'artillerie, des vivres et quelques chevaux. Douze à treize cents de ces bâtiments suffisaient pour transporter cent vingt mille hommes, avec l'artillerie de campagne, des vivres et des munitions pour quelques jours. Une autre flottille de transport, composée de bâtiments servant au cabotage et à la pêche, devait transporter les chevaux, l'artillerie de siège, la totalité des vivres et des munitions. Neuf cents ou mille bâtiments suffisaient. Plus tard, les divisions réunies à Utrecht et à Brest seraient embarquées sur les flottes française, hollandaise et espagnole.