Vers le 10 octobre, une division du 4e corps fit un mouvement sur Dmitrow, route de Twer. Le maréchal Ney, pendant ce temps, s'empara de Boghorodsk, à douze lieues de Moscou, sur la route de Wladimir. On passa quelques jours à construire autour de cette petite ville des baraques pour y passer l'hiver. Cette simagrée était bien inutile; elle n'en imposa ni à l'ennemi ni à nos soldats. Je n'allai point à Boghorodsk. Je faisais alors partie d'une expédition commandée par le général Marchand, sur les bords de la Kliasma, entre la route de Wladimir et celle de Twer. Une partie de mon régiment m'accompagnait; le reste avait suivi le maréchal Ney. L'ennemi, fidèle à son système, se retirait à notre approche. Le général Marchand fit construire un blockhaus sur le bord de la Kliasma, à un endroit où un poste avait été enlevé par un régiment de Cosaques. Le commandement de ce petit fort venait d'être donné à un officier fort intelligent, lorsque tout à coup le général Marchand reçut l'ordre de rentrer avec tout son détachement. Il fut facile alors de juger que l'armée allait quitter Moscou, puisque l'on cessait d'en défendre les approches.

Pendant le cours de cette expédition je trouvai partout la même misère. Les généraux recueillirent quelques provisions; mais les ressources étaient nulles pour l'armée. Les paysans cachaient leurs vivres, et n'osaient pas les apporter, même quand on leur promettait de les payer. Un soldat de mon régiment, fils d'un cultivateur de la Côte-d'Or, mourut à côté de moi près d'un feu de bivouac. Ce jeune homme languissait depuis longtemps; une fièvre lente causée par la fatigue et la mauvaise nourriture le consumait. Il mourut d'épuisement, et je le fis enterrer au pied d'un arbre, quand on se fut bien assuré de sa mort. Nous trouvâmes dans son sac des lettres de sa mère, fort touchantes par leur simplicité. Je donnai des regrets sincères à ce malheureux, condamné à mourir loin de sa patrie et d'une famille dont il aurait peut-être fait le bonheur. De semblables malheurs étaient communs parmi nous; et je ne rapporte ici cette mort, dont je fus témoin, que parce que ce triste spectacle fut comme le présage de toutes les calamités qui allaient fondre sur nous. Le détachement rentra à Moscou le 15.

Deux jours s'écoulèrent sans entendre parler de départ. Le 18, l'Empereur passa la revue du 3e corps dans la cour du Kremlin. Cette revue fut aussi belle que les circonstances le permettaient. Les colonels rivalisèrent de zèle pour présenter leur régiment en bon état. Personne, en les voyant, n'aurait pu s'imaginer combien les soldats avaient souffert et combien ils souffraient encore. Je suis persuadé que la belle tenue de notre armée au milieu des plus grandes misères a contribué à l'obstination de l'Empereur, en lui persuadant qu'avec de pareils hommes rien n'était impossible. Tout le 3e corps présent ne s'élevait pas à 10,000 hommes. Pendant cette revue, M. de Bérenger, aide de camp du roi de Naples, apporta à l'Empereur la nouvelle de l'affaire de Winkowo, où nos troupes avaient été surprises et vivement repoussées la veille. Cette affaire mettait fin à une espèce d'armistice qui existait aux avant-postes; elle achevait de détruire toute espèce d'accommodement, et devait hâter notre départ. La préoccupation de l'Empereur se peignait sur sa figure; il précipita la revue, et pourtant il nomma à tous les emplois vacants, et accorda beaucoup de décorations. Il avait plus que jamais besoin d'employer tous les moyens qu'il savait si bien mettre en usage pour obtenir de son armée des efforts surnaturels. Je profitai de ses bonnes dispositions pour récompenser ceux des officiers de mon régiment dont j'avais déjà éprouvé le zèle; beaucoup d'entre eux furent avancés[31]. Le général qui commandait la division wurtembergeoise, sous les ordres du général Marchand, reçut le titre de comte de l'empire, avec une dotation de 20,000 fr.: faible récompense pour les souffrances de 12,000 hommes que les fatigues et les privations avaient réduits à 800.

La revue finissait à peine, lorsque les colonels reçurent l'ordre de partir le lendemain. Rentré dans mon logement, j'ordonnai les préparatifs, en chargeant sur des charrettes tout ce qui nous restait de vivres. Je laissai dans ma maison la farine que je ne pus emporter; on m'avait conseillé de la détruire; mais je ne pus me résoudre à en priver les malheureux habitants, et je la leur donnai de bon cœur, en dédommagement du mal que nous avions été forcés de leur faire. Je reçus leurs bénédictions avec attendrissement et reconnaissance; peut-être m'ont-elles porté bonheur.

CHAPITRE II.

RETRAITE DE MOSCOU À VIASMA.

PROJETS DE L'EMPEREUR.—DÉPART DE MOSCOU.—MARCHE DU 3e CORPS JUSQU'A
BOWROSK.—OPÉRATIONS DES AUTRES CORPS D'ARMÉE.—COMBAT DE
MALOJAROSLAVETS.—LA RETRAITE EST DÉCIDÉE PAR LA GRANDE ROUTE DE
SMOLENSK.—MARCHE DE BOWROSK À MOJAISK.—DE MOJAISK À VIASMA.—SITUATION
DE L'ARMÉE.—AFFAIRE DE VIASMA.

L'Empereur, ayant perdu tout espoir de paix, ne pouvait plus songer qu'à la retraite. Il fallait repasser la Dwina et le Dniéper, se remettre en communication sur la gauche avec les 2e et 6e corps, et sur la droite avec le 7e et les Autrichiens, qui défendaient le grand-duché de Varsovie. La route de Smolensk, entièrement ravagée, n'offrait plus aucune ressource; on résolut de prendre la direction de Kaluga, et de tourner, par la route de Bowrosk et Malojaroslavets, la position du camp retranché de l'ennemi. Ainsi l'imprudence de notre long séjour à Moscou pouvait se réparer. La victoire allait nous ouvrir la route des provinces du sud, ou du moins nous permettre de nous retirer sur Mohilow, par Roslawl, ou sur Smolensk, par Médyn et Elnïa, en traversant des pays que la guerre avait épargnés.

Déjà le 4e corps occupait Fominskoé, sur la vieille route de Kaluga; il faisait l'avant-garde et devait porter les premiers coups. Cependant, au moment de son départ, l'Empereur voulut laisser à Moscou des traces de sa vengeance, en achevant de détruire ce qui avait échappé au désespoir des Russes. Le maréchal Mortier fut chargé d'y rester quelques jours avec la jeune garde, pour protéger la marche des autres corps d'armée contre les détachements ennemis placés sur la route du nord. Il devait, en même temps, faire sauter le Kremlin et mettre le feu à tout ce qui existait encore. Ainsi acheva de s'anéantir cette malheureuse ville, incendiée par ses propres enfants, ravagée et détruite par ses vainqueurs. La manière avec laquelle le maréchal adoucit cet ordre rigoureux, les soins qu'il prit des blessés et des malades, au milieu de ces affreux ravages, honorent son cœur autant que son caractère.

Dans la nuit du 18 octobre, les équipages du 3e corps se rendirent au couvent de Seminof, lieu de rassemblement. Jamais nous n'avions traîné autant de voitures à notre suite. Chaque compagnie avait au moins une charrette ou un traîneau pour porter ses vivres; la nuit fut à peine suffisante pour les charger et les mettre en ordre. Une heure avant le jour, toutes les compagnies se réunirent devant mon logement et nous partîmes. Cette marche avait quelque chose de lugubre. Les ténèbres de la nuit, le silence de la marche, les ruines encore fumantes que nous foulions sous nos pieds, tout semblait se réunir pour frapper l'imagination de tristesse. Aussi chacun de nous voyait avec inquiétude commencer cette mémorable retraite; les soldats eux-mêmes sentaient vivement l'embarras de notre situation; ils étaient doués de cette intelligence et de cet admirable instinct qui distinguent les soldats français, et qui, en faisant mesurer toute l'étendue du danger, semblent aussi redoubler le courage nécessaire pour le braver.