Quelques corps que le général Desaix tenait en avant nous eurent bientôt donné avis de la présence des mamelouks, en sorte que nous eûmes le temps de nous former en deux grands carrés d'infanterie, et de placer la cavalerie sur trois lignes entre ces deux carrés; la deuxième ligne faisait face en arrière.

Dans cette bataille, comme dans les autres, on ne tira que vingt-cinq ou trente coups de canon; la mousqueterie décida tout, le feu des carrés dispersa les mamelouks, sur lesquels on lança toute notre cavalerie, qui était commandée par le général Davout; mais elle ne put en joindre aucun, quoiqu'elle les poursuivît assez loin dans le désert: en revanche, elle tailla en pièces les malheureux fantassins de la Mecque.

La bataille finissait, lorsqu'il déserta un mamelouk d'Osman-Bey-Ottambourgis: c'était un Hongrois, ancien sous-officier des hussards autrichiens du régiment de Wentschal; il avait été pris dans la guerre entre cette puissance et la Porte, en 1783 ou 1784. Il nous vint de même d'anciens dragons de La Tour, et même des officiers des corps francs hongrois et croates, qui, ayant été pris dans la même guerre, avaient été conduits à Constantinople, puis amenés en Égypte, où ils étaient simples mamelouks: ce sort-là ne leur déplaisait pas, et ils n'avaient fait aucun effort pour retourner dans leur patrie, quoiqu'ils eussent un consul en Égypte; mais il est juste de dire que, si leurs beys leur en avaient soupçonné la pensée, ils auraient eu la tête coupée sur-le-champ.

Le reste du jour de la bataille, on continua à marcher pour venir coucher à Farchout, au bord du Nil.

Les mamelouks remontèrent le fleuve, et, le lendemain, nous les suivîmes. À cette hauteur, la vallée de l'Égypte se rétrécit beaucoup, et continue à se resserrer jusqu'aux cataractes, où elle se termine en forme d'entonnoir.

Dans la marche que nous fîmes en sortant de Farchout, nous trouvâmes les ruines de Tentira, pour arriver quelques heures après au milieu de celles de la fameuse Thèbes aux cent portes. Nous y passâmes la nuit.

Nous étions trop fatigués pour accorder de l'attention à ces antiques monumens, qui étaient déjà dans cet état de destruction du temps de Moïse. Cependant, comme M. Denon était infatigable toutes les fois qu'il y avait quelque chose à voir, il nous conduisit au lieu où se trouvent les débris de la statue de Memnon, qui est brisée en treize morceaux. J'ai mesuré la circonférence d'un de ses bras au-dessus du coude: elle avait treize pieds et demi.

Nous allâmes voir la fameuse avenue de Sphinx, qui nous parut bien peu de chose; et ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir des chapiteaux de colonnes peints en vert et en rouge, et qui étaient aussi frais que si cette peinture n'avait eu qu'un an, ce qui nous prouva combien le climat avait peu altéré ces énormes monumens, que l'on ne prendrait pas la peine d'aller voir, s'ils étaient à la porte de Paris.

Depuis Girgé, nous avions traversé une plaine plantée de cannes à sucre et couverte de toutes les plantes médicinales que produit l'Égypte, en sorte que l'atmosphère était remplie d'une odeur balsamique, qui était encore plus forte à l'approche des villages.

Les bords du Nil commençaient à être dangereux, particulièrement le soir, à cause des énormes crocodiles qui sortent du fleuve pour venir se repaître de tout ce que l'on sème dans le limon de ses bords. Nous en avons vu souvent; mais aucun accident n'est arrivé. Ces animaux, quoique monstrueux, sont très timides; le moindre bruit les fait fuir, surtout quand ils sont hors de l'eau, d'où ils ne sortent que la nuit.