Le général Desaix laissa à Sienne un détachement de deux cents hommes d'infanterie, et partit, avec le reste de ses troupes, par la rive droite du Nil, qu'il vint passer à Esné, où il resta quelques jours.
Avant de s'occuper exclusivement des mamelouks, il fallait songer à organiser la province, dont les ressources devaient pourvoir à nos besoins; l'impôt était déjà d'un an en arrière; le Nil, qui allait monter de nouveau, aurait rendu sa rentrée difficile, parce qu'en Égypte, quoique l'impôt ou miri se paie exactement, les villes et villages ne l'apportent jamais; il faut que l'on se donne la peine d'aller le chercher, et les villages ne le paieraient point, si on négligeait de déployer un appareil militaire en venant le leur demander; et ce qui est étrange, c'est que c'est pour eux une marque de considération à laquelle ils sont très sensibles.
Le déshonneur accompagne celui qui paie le miri à la première sommation, et une grande considération est accordée à ceux qui résistent. Elle est même graduée d'après le nombre de coups de bastonnade qu'ils ont la force d'endurer avant de délier la bourse.
Cet usage bizarre est établi depuis des siècles, nous n'y dérogeâmes pas. Il fallut donc disloquer les troupes de la division, afin d'occuper toute la Haute-Égypte, organiser une administration pour pourvoir aux besoins des soldats, et commencer enfin à lever l'impôt, dont la quotité n'était pas même encore fixée.
D'Esné le général Desaix vint s'établir à Kené, petit bourg placé à la lisière du désert de la rive droite, et où aboutit la route qui mène à Cosséir, sur la mer Rouge. Il y organisa l'expédition qui devait aller occuper ce point, dont il était important d'être promptement maître, parce que c'est par ce port qu'arrive tout le café moka, ainsi que les marchandises de l'Arabie, qui se changent à Cosséir contre du blé, du riz et autres produits de l'Égypte. On réunit plusieurs centaines de chameaux qui furent employés à transporter les troupes qui devaient aller occuper Cosséir; on traita avec des Arabes du désert pour le transport de toutes sortes de vivres et de munitions, puis on fit partir cette expédition, qui arriva à Cosséir après six jours de marche. Peu de jours après son arrivée, il parut devant le port deux frégates anglaises qui venaient de l'Inde; elles débarquèrent deux cents hommes de troupes de ce pays avec une pièce de canon. Cette troupe avait vraisemblablement le projet de s'emparer du fort qui domine le port, et qui est un vieux bâtiment carré, en maçonnerie très ancienne et solidement établie; mais, le voyant déjà occupé par nos troupes, elle se rembarqua en laissant sa pièce de canon, qui nous resta. Les frégates s'éloignèrent, et ne reparurent plus.
CHAPITRE IX.
Organisation de la Haute-Égypte.—Nouvelles de France.—Le général
Bonaparte à l'isthme de Suez:—danger qu'il court.—Jaffa.—Massacre des
prisonniers.—Les Druzes et les Mutualis.—Leur députation au général
Bonaparte.
La Haute-Égypte se trouva ainsi complétement occupée par nos troupes. Le général Desaix était parvenu à faire régner partout l'ordre à côté de l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys étaient trop évidens pour ne pas convaincre la population, et avancer la révolution politique qui se faisait presque d'elle-même.
On ne négligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'après avoir organisé l'Égypte supérieure, le général Desaix descendit jusqu'à Siout pour y établir la même organisation; et telle était l'équité de ses décisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes l'avaient surnommé le sultan juste.
L'Égypte était tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient encore la campagne, non seulement sans y faire de progrès, mais en perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrépides mamelouks dont ils avaient déjà si peu.