«J'ai demandé la suspension de l'entrée des troupes françaises dans les provinces intérieures de l'Espagne, jusqu'à ce que je reçusse la réponse de cette note, et cependant que les troupes françaises qui sont en Castille en sortissent. Je n'ai rien obtenu; on m'a fait espérer seulement que si les bases étaient acceptées par le roi, on ordonnerait que les troupes s'éloignassent de la province où LL. MM. se trouveraient.
«Il y a ici des lettres datées d'Espagne, qui disent que quelques troupes espagnoles marcheront vers Madrid par la route de Talavera, et que V. A. m'en a donné avis par un courrier extraordinaire. J'y ai répondu, en disant la vérité sur ce que je savais sur cet article.
«On présume que V. A. était partie pour Séville, en accompagnant le roi et la reine; je n'en sais rien, et c'est pourquoi j'ai ordonné au courrier qu'il ne s'arrêtât pas jusqu'au lieu de la résidence de V. A.
«Les troupes françaises n'arrêteront pas le courrier, du moins le grand-maréchal du palais m'a offert cette sécurité.
«Paris, 24 mars 1808. EUGÈNE IZQUIERDO.»
La révolution d'Aranjuez était faite lorsque cette dépêche arriva.
* * * * *
Il s'était passé à Paris, avant mon retour, une autre affaire qui avait donné beaucoup d'humeur à l'empereur: c'est lui-même qui me l'a apprise. Il avait été peu satisfait de M. Fouché, et celui-ci voyant la France entière dans l'ivresse, cherchait tous les moyens, de rentrer en grâce en signalant son dévouement. Ce ministre, auquel on prêtait tant de lumières et de finesse, était l'homme le plus mal informé de ce qui se passait, et l'homme qui connaissait le moins les convenances et l'usage du monde: c'était la conséquence naturelle de l'état dans lequel il était resté. Ayant appartenu à tous les partis de la révolution, et les ayant tour à tour abandonnés pour suivre le plus heureux dans le moment, il n'avait pu se défaire des habitudes que cette manière de vivre lui avait fait contracter; il était toujours dominé, lorsqu'au contraire il croyait lui-même diriger les conducteurs. En suivant cette marche il se trompait souvent; aussi l'empereur disait-il de lui: «M. Fouché veut toujours être mon guide et conduire la tête de toutes les colonnes; mais comme je ne lui dis jamais rien, il ne sait pas où il faut aller, et il s'égare toujours.»
Je ne sais où M. Fouché avait pris que l'empereur voulait, ou du moins était occupé d'un divorce. Comme il voyait que l'on ne négligeait rien pour resserrer l'alliance avec la Russie, il imagina que, sans lui, on n'aurait pas observé qu'il y avait dans la famille impériale russe une princesse charmante, digne de la plus belle couronne du monde, dont elle aurait encore rehaussé l'éclat par tous ses brillans avantages. On lui dit que l'empereur avait quelque scrupule de séparer sa destinée de celle d'une personne qu'il avait associée à son existence, et qui lui témoignait sa reconnaissance par les soins les plus vigilans dans tout ce qui pouvait l'intéresser.
M. Fouché entreprend de se placer entre les deux époux, et de faire sortir de la tête de quelques sénateurs dont les opinions étaient réglées d'ordinaire sur la sienne, l'idée de témoigner à l'impératrice qu'elle ferait une démarche utile à l'État et en même temps agréable à l'empereur, en lui proposant elle-même un divorce dont il n'osait l'entretenir: il parla à ces sénateurs comme un homme qui avait une instruction conforme au langage qu'il leur tenait, et tous approuvèrent; aucun n'eut garde de faire la moindre objection. Le ministre, qui se croit fort d'une opinion manifestée par d'autres, qu'il avait commencé par établir, pousse l'audace jusqu'à venir lui-même trouver l'impératrice, et ne craint pas de déchirer son coeur en l'entretenant de la nécessité de faire un sacrifice si douloureux pour elle; il lui parle du voeu du sénat et de la reconnaissance nationale.