Il y avait encore à Paris, au moment de mon retour de Russie, quelques unes des députations que les départemens avaient envoyées pour complimenter l'empereur; celle de mon département (les Ardennes) était de ce nombre; elle vint me faire une visite, et me donna en corps un dîner comme à un compatriote qu'elle estimait. Cette circonstance mit le comble à tout ce que j'éprouvais de satisfaction à cette époque-là.
Parmi la députation du département des Ardennes, il y avait le maire de la ville de Sedan, qui, avec quelques députés de cette ville, était en instance pour obtenir d'abord un bâtiment de l'État pour un établissement de bienfaisance publique, et qui, en second lieu, sollicitait la remise, à l'hôpital militaire de cette ville, de la dotation que le maréchal de Turenne lui avait donnée sur ses biens en la fondant[29]. Cette dotation avait été engloutie dans la révolution, et les héritiers de la maison de Bouillon, ayant eu leur fortune en grande partie confisquée, entendaient que le paiement de cette dotation fût reversé sur la portion des biens dont ils avaient été dépouillés. Le ministère observait avec raison que si l'empereur commençait une fois à faire droit à une réclamation de ce genre, toutes les villes qui étaient dans le même cas que Sedan viendraient successivement réclamer, et qu'il n'y avait aucune raison pour leur refuser ce que l'on aurait accordé à celle-ci, en sorte que leur demande fut écartée.
Mes compatriotes espéraient que je pourrais vaincre les obstacles qu'ils avaient rencontrés, et me priaient de les aider. Je saisis cette occasion de leur témoigner combien j'étais attaché aux lieux où j'étais né. Je donnai procuration au maire de Sedan, M. de Neuflize, l'homme le plus considérable du pays, qui voulut bien s'en charger, de chercher près de la ville une partie de bien d'une valeur égale au revenu de la dotation du maréchal de Turenne, et à l'abri de toute espèce de révolution, de confiscation ou aliénation, libre d'hypothèque, dont on pût faire l'acquisition de suite, et que j'en ferais les fonds, en mettant pour condition que cette acquisition ne serait rien autre chose que la reconstitution de la dotation du maréchal de Turenne, telle qu'elle existait avant la révolution, aux mêmes obligations de reconnaissance envers sa mémoire, c'est-à-dire que ses armoiries seraient replacées dans l'église, et que tous les ans, au 26 de juillet, pour anniversaire de sa mort, on y célébrerait le service divin, comme cela était d'habitude avant la révolution. Il fallut un rapport du conseil d'État à l'empereur sur toutes ces propositions, qui furent sanctionnées par un décret, et c'est depuis cette époque que l'hôpital militaire de Sedan a recouvré ce qu'il avait perdu, c'est-à-dire une rente de 1,200 fr., pour le capital de laquelle j'ai donné de mes économies 40,000 fr.
C'est aussi au mois de janvier 1808, et pendant le mois de février suivant, que l'empereur faisait discuter au conseil d'État son projet de recréer une noblesse. Cette question causa beaucoup de débats; elle trouva des contradicteurs, et il est à remarquer que l'empereur, à qui on supposait des idées de despotisme, affectait toujours de faire prendre, dans des cas semblables, la parole à ceux des conseillers d'État qu'il savait être d'une opinion opposée à la sienne; il recommandait toujours que l'on parlât franchement, disant quelquefois, sur cette matière comme sur d'autres: «Ne ménagez pas la question pendant qu'on la discute, parce qu'une fois qu'elle aura passé, et que le décret en aura été signé, il n'y aura plus à y revenir, ni à se plaindre.»
Il n'en a jamais voulu à personne pour avoir manifesté franchement de l'opposition à ses opinions; il aimait qu'on les combattît, et il ne lui en coûtait aucun effort pour revenir à celle qui lui était démontrée être la plus raisonnable: c'était une bonne note dans son esprit, en faveur de celui qui lui avait donné quelque lumière en lui résistant.
Cette question de noblesse fut vivement discutée; il en coûtait à tous les hommes de la révolution de devenir transfuges à leur parti; mais, cependant, elle passa, soit que la raison ou l'amour-propre l'eût emporté, et, dans le mois de février, l'empereur créa seize ducs avec un grand nombre de comtes et de barons; il me fit l'honneur de me comprendre dans les seize premiers, et d'ajouter à cette faveur une riche dotation, que j'ai perdue par suite des revers qui ont causé des pertes semblables à tout ce qui vivait de ses bienfaits.
CHAPITRE XVII.
Le prince de la Paix dispose souverainement de toutes les ressources de la monarchie espagnole.—Animadversion de la nation.—Il est forcé d'avoir recours aux partis extérieurs.—La duchesse d'Orléans, M. de La Bouillerie.—Nos troupes s'emparent d'une partie de l'Espagne.—Conjuration d'Aranjuez.—Ferdinand proclamé roi d'Espagne.
Au mois de février 1808, l'empereur avait fait approcher sur l'extrême frontière d'Espagne les troupes dont j'ai parlé plus haut; le Portugal était occupé, et la politique de la Russie se dessinait de manière à donner de la sécurité. Il avait signé, à Fontainebleau, le 27 octobre 1807, un traité avec l'Espagne, en vertu duquel une partie des provinces portugaises restait en dépôt, dans nos mains, jusqu'à la paix; une autre passait sous la domination de la reine d'Étrurie, qui nous cédait, en échange, la Toscane; le reste constituait une autre souveraineté pour le prince de la Paix, qui n'avait assurément pas obtenu cette élévation au suprême pouvoir, sans quelque retour en services du genre de ceux qu'il pouvait nous rendre, comme on pourra le juger.
Cet homme, qu'une faveur extraordinaire avait mis à la tête de toutes les affaires d'Espagne, gouvernait la monarchie en maître absolu, depuis plus de dix ans; il avait établi son pouvoir en faisant nommer ses créatures aux emplois civils, militaires et ecclésiastiques, tant en Espagne que dans les Indes.