Je n'avais rien à dire de plus, sinon que j'avais joui en Russie de tout ce qui peut éblouir l'ambition et la vanité; que j'étais confiant dans l'opinion qu'on y aurait conservée de moi; mais qu'à moins d'ordre de sa part, je désirais poursuivre ma carrière militaire. «Alors, me dit l'empereur, n'en parlons plus.»
Je me reprochais en secret de n'avoir pas accepté, parce que j'étais sûr de pouvoir détourner de grands malheurs, tout en ménageant la dignité et même l'amour-propre des deux souverains. C'était tout ce qu'il y avait à faire alors entre la France et la Russie; il fallait un ministère et un ambassadeur sans raideur, qui se comptât lui-même pour rien, et qui n'envisageât que l'harmonie des deux pays, laquelle consistait dans celle des deux souverains, qui alors étaient dans la ferveur de leur rapprochement. Nous verrons comment tout cela a tourné.
Le moment des adieux arriva; ils furent gracieux de part et d'autre. L'empereur Alexandre vint dire adieu à l'empereur; ils eurent une longue conversation, et se quittèrent pour monter à cheval. Ils sortirent ensemble de la ville; et allèrent au pas jusqu'à la distance de deux lieues, où les voitures de l'empereur Alexandre l'attendaient. Quant à ce qu'ils se dirent pendant le trajet, personne n'en sut rien; mais il est bien évident qu'ils s'intéressaient tous deux, parce que l'on ne trotta même pas, et que par discrétion les deux suites restèrent à une assez bonne distance en arrière. On arriva enfin aux voitures; ils mirent tous deux pied à terre, se promenèrent encore à pied quelques momens, puis se dirent adieu en s'embrassant. Je courus me rappeler aux bontés de l'empereur Alexandre, qui m'embrassa en me disant: «Je ne change jamais quand j'ai une fois accordé mon estime.» J'y ai compté dans l'adversité, et j'ai eu tort.
Ainsi finit cette entrevue d'Erfurth, qui sera célèbre dans l'histoire. Elle devait assurer le repos et le bonheur du monde, et elle ne fut suivie que de calamités.
L'empereur revint à Erfurth au petit pas, n'articulant pas un mot, et paraissant rêveur et pensif. Il avait donné congé à tous les souverains et princes étrangers qui étaient à Erfurth. Il partit le lendemain pour revenir à Paris sans s'arrêter nulle part. Nous y arrivâmes dans les derniers jours d'octobre.
Le comte de Romanzow, qui nous suivait, arriva peu de jours après nous. Il descendit d'abord dans un hôtel garni, puis l'empereur lui donna l'hôtel du vice-roi d'Italie, qu'il fit pourvoir de laquais et de tout ce qui était nécessaire à une grande représentation. Le comte de Romanzow donna plusieurs dîners dans cet hôtel, et c'est à un de ces repas que j'eus avec lui une conversation qui, dans l'intérêt de l'empereur, augmenta encore mes regrets de n'avoir pas accepté l'ambassade de Russie, en remplacement de M. de Caulaincourt, qui sollicitait son retour à Paris.
Le comte de Romanzow me disait des choses si obligeantes, que quand bien même il les aurait exagérées de moitié, je n'aurais pu qu'être excessivement flatté de tout ce que l'empereur de Russie avait conçu de moi. Il m'apprit dans cette conversation le prochain mariage de S.A.I. la grande-duchesse Catherine avec un prince d'Oldembourg. Je me gardai bien de lui supposer d'autre motif, en me faisant cette confidence, que l'intention de me faire plaisir, en m'apprenant cet événement heureux pour une princesse dont j'étais l'admirateur, et qui m'a toujours parue digne d'occuper un des premiers trônes du monde; mais sans lui témoigner autre chose que la part que je prenais à ce que sa majesté l'impératrice mère allait trouver de bonheur dans une union formée par ses soins, j'avoue que je ne pus comprendre comment notre ambassadeur ne traversait pas ce dessein-là, même sans avoir d'instructions positives à ce sujet. Quel mal y aurait-il eu pour l'Europe à ce qu'un prince d'Oldembourg restât célibataire un an de plus ou de moins, tandis que la main de la grande-duchesse Catherine pouvait être un lien de paix éternelle pour deux pays entre lesquels il ne pouvait exister trop d'harmonie ou d'intérêt d'union? c'était à quoi il fallait que travaillassent sans cesse ceux qui par leurs fonctions étaient chargés de ces rapprochemens-là.
Toutefois, je rends justice à M. de Caulaincourt: il en a eu la pensée. J'ai lu ce qu'il écrivit sur ce sujet à un tiers, dans la persuasion que cela serait mis sous les yeux de l'empereur; mais c'était précisément un moyen de faire manquer un projet qu'il avait conçu que de l'éventer. La première conséquence que l'on dût en tirer, c'est que cette communication de sa part n'était que la suite d'une ouverture qui lui avait été faite, et sur laquelle il aurait consenti à ne pas donner d'explication avant d'avoir eu une réponse à la lettre dont je viens de parler. Je sais qu'elle donna beaucoup d'humeur à l'empereur, parce qu'il n'aimait ni à être deviné, ni à être prévenu, encore moins à paraître influencé; et M. de Caulaincourt ignorait sans doute la scène de M. Fouché, qui avait eu lieu l'hiver précédent; mais l'empereur pouvait croire qu'il en avait été informé; aussi la lettre de M. de Caulaincourt à ce tiers resta-t-elle sans réponse. Mais je donne à penser à un homme raisonnable de quel côté l'empereur aurait penché, ou du côté d'une princesse, belle, aimable, d'une instruction peu commune, même parmi les souveraines célèbres, et dont la main resserrait une alliance utile avec son frère, pour lequel l'empereur Napoléon avait véritablement une amitié qu'il était aisé d'entretenir, ou bien d'une princesse qui était alors inconnue à toute la France, dont les liens de parenté seuls effarouchaient tout ce qui avait eu quelque part à la révolution, et dont le père enfin avait été armé quatre fois contre nous, souvent avec des circonstances que la politique seule pouvait excuser. Il est vrai de dire que l'on fut bien rassuré et dédommagé de la perte de la première, lorsque l'on connut tous les avantages personnels de la seconde qui arriva parmi nous; mais cela était indépendant de ce qu'il était possible de faire en Russie, en traversant le mariage de la grande-duchesse Catherine; et puisque l'ambassadeur avait lui-même songé à ce mariage, il devait agir de telle sorte que cette princesse fût encore libre, lorsqu'on s'occupa en France d'en chercher une.
Le comte de Romanzow resta à Paris jusqu'à l'arrivée de la réponse de Londres; elle n'était autre chose qu'un refus qu'il était facile de deviner, parce qu'il n'était pas raisonnable de supposer que l'Angleterre entrât en arrangement avec la France depuis l'entreprise de celle-ci sur l'Espagne, lorsqu'elle avait auparavant refusé la médiation de la Russie après le traité de Tilsit, et il faut convenir que, dans ces deux occasions, la Russie s'y livra de bonne foi, et voulait amener une paix générale, autant, je crois bien, par bonne intention philanthropique, que pour voir la France désarmer et pouvoir elle-même bientôt reprendre des relations commerciales, de la privation desquelles elle souffrait trop, le pays ne pouvant s'en passer.
Je crois bien aussi que s'il y avait eu des négociations ouvertes avec l'Angleterre, l'empereur Napoléon se serait relâché de beaucoup de choses, particulièrement en Allemagne; mais je ne sais à quelle fatalité il a tenu que tout ce qui a été fait et écrit pour amener des pourparlers, a toujours porté le caractère de défi ou un ton d'aigreur, qui a constamment éloigné au lieu de calmer et de rapprocher. La mission du comte de Romanzow étant ainsi terminée, il reprit le chemin de Saint-Pétersbourg.