On a peine à concevoir comment l'armée autrichienne, au centre de son pays, ignorait nos dispositions au point de n'avoir pas eu la précaution d'appeler l'armée qui était à Presbourg, d'où elle aurait dû être partie le 2 au plus tard. Mais la fortune couronnait les veilles et les travaux de l'empereur; elle voulut que son armée fût prête la première. Cette île de Lobau était une vallée de Josaphat; tels qui s'étaient quittés depuis six ans sans jamais s'être rencontrés depuis, se retrouvaient là sur le bord du Danube. Le corps du général Marmont, qui arrivait de Dalmatie, était composé de quelques corps qu'on n'avait pas vus depuis le camp de Boulogne.

Le 4 après midi tout était prêt, et l'on n'apercevait sur la rive ennemie aucune disposition extraordinaire. Aussitôt que la nuit fut arrivée, l'empereur étant à cheval fit commencer lui-même l'opération par la droite où était le corps du général Oudinot; tout était si bien disposé que le pont fut jeté dans un instant; que ces troupes y passèrent et occupèrent le point qu'elles étaient chargées d'enlever. J'ai omis de dire que dans la matinée du 4, il fit jeter un second pont pour le corps du maréchal Masséna, à deux cents toises environ au-dessous de celui qui avait servi au premier passage. Ce second pont fut canonné par les Autrichiens toute la journée, sans que non seulement aucun homme, mais encore aucun bateau ne fût touché. On avait formé ce pont avec les excédans des matériaux.

Après avoir vu établir le pont destiné au corps du général Oudinot, l'empereur vint faire jeter les trois ponts qui étaient réunis dans le cloaque dont je viens de parler. Comme on n'avait plus eu besoin du corps des matelots pour la conservation du grand pont de bateaux, on l'avait départi au service de tous ces différens ponts, en sorte qu'il y avait une surabondance de bras partout.

Le pont d'une seule pièce sortit le premier; il était précédé d'une nacelle montée par des pontonniers vigoureux. Ils avaient avec eux une ancre qu'ils allèrent jeter à la rive opposée, et sur laquelle d'autres pontonniers hâlaient le pont où ils étaient eux-mêmes placés. La cinquenelle qui devait le fixer était disposée d'avance, et il n'y eut plus qu'à l'amarrer aux deux extrémités; cette besogne fut si bien faite qu'à la dixième minute après la sortie de ce pont hors du cloaque, les troupes passaient dessus.

Les deux autres ponts furent jetés dans le même moment, mais demandèrent un peu plus de temps, néanmoins le tout réussit à point nommé. Les ennemis s'en étaient à peine aperçus d'abord: il fit cette nuit-là un orage qui avait trempé tout le monde, et les gardes se tenaient à l'abri d'une pluie qui tombait par torrens; elle était si violente, que personne n'aurait travaillé si l'empereur n'avait pas été là lui-même. Il était à pied au bord du fleuve, écoutant ce qui passait à la rive ennemie, examinant lui-même les pontonniers qui le reconnaissaient au milieu de l'obscurité, et mouillé comme s'il avait été trempé dans le Danube. À cet orage accompagné d'éclairs et de tonnerre se joignait le vacarme effroyable de toute cette artillerie qui garnissait les batteries le long du fleuve; elles vomirent pendant deux heures des boulets, des obus et de la mitraille sur la rive ennemie; aussi nos troupes y descendirent-elles sans rencontrer aucune difficulté.

Tous les ponts ayant été jetés, l'empereur ordonna que l'on fît passer les troupes, et pendant qu'elles défilaient il vint prendre un peu de repos, ayant été toute la nuit à cheval par cet orage; il n'y avait avec lui que le vice-roi d'Italie, le prince de Neuchâtel et moi. Il ne resta pas long-temps sans remonter à cheval; c'était alors le 5 au matin. Il passa sur la rive gauche, et commença à rectifier l'ordre de bataille de son armée, qui, après avoir passé, se trouva dans l'ordre suivant:

Masséna à la gauche, ayant sous ses ordres Molitor, Boudet, Legrand et
Carra Saint-Cyr;

À sa droite Bernadotte avec les Saxons; à la droite de celui-ci Oudinot, et enfin à l'extrême droite le maréchal Davout avec les divisions Friant, Gudin et Morand;

En seconde ligne était à gauche le vice-roi avec les quatre divisions de l'armée d'Italie; à sa droite, Marmont avec deux divisions;

En réserve, la garde à pied, composée de six régimens;