Le feu du canon et la marche de Macdonald ouvrirent le centre des ennemis, et séparèrent leur droite du reste de l'armée. L'empereur, qui était présent sur le terrain, voulut encore faire profiter la cavalerie de cette belle occasion; il envoya dire à la garde de charger; mais soit que l'ordre fût mal rapporté, il ne s'exécuta point; et cette immense et superbe cavalerie ne nous fit pas un prisonnier, tandis que si elle avait été entre les mains d'un homme vaillant et résolu, elle en aurait fait sans nombre. Il y eut un moment où un grand quart de l'armée autrichienne était à prendre: c'est dans cette occasion-là que nous avons regretté le grand-duc de Berg; c'était l'homme qu'il aurait fallu dans un moment comme celui-là.
L'empereur était fort mécontent de la cavalerie, et disait sur le terrain même: «Mais elle ne m'a jamais rien fait de pareil. Elle sera cause que cette journée sera sans résultat.» Il en a gardé rancune très long-temps aux généraux qui commandaient les régimens de cavalerie de sa garde, et sans d'autres services anciens et recommandables ils les aurait punis exemplairement.
Malgré toutes ces fautes l'événement était décidé en notre faveur; à deux heures et demie après midi, la droite des ennemis était retirée, et cherchait à se réunir à son armée, en évitant la trouée que nous avions faite à son centre. À notre droite, le maréchal Davout était monté sur le plateau de Margraff-Neusiedl, et s'y maintenait avec succès.
L'empereur fit attaquer Wagram par le corps d'Oudinot, appuyé des deux autres divisions de l'armée d'Italie. Cette colonne pénétra aussi sur la position des Autrichiens, et s'y maintint toute la soirée; l'ennemi se mit en retraite sur tous les points, vers les quatre heures, nous abandonnant le champ de bataille, mais sans prisonniers ni canons, et après s'être battu d'une manière à rendre prudens tous les hommes à entreprise téméraire; on le suivit sans trop le presser, car enfin il n'avait pas été entamé, et nous ne nous soucions pas de le faire remettre en bataille avant d'en avoir détaché quelque lambeau. Le corps du maréchal Masséna s'était réorganisé et avait repris sa position.
Quoiqu'il n'y eût rien de douteux pour la gloire de nos armes, nous ne menâmes pas notre poursuite fort loin; car nous n'allâmes pas jusqu'à la grande route qui conduit de Vienne à Brême. Les Autrichiens marchèrent toute la nuit, et se retirèrent par la route de Vienne à Znaim, et par la traverse de Wolkersdorf aussi sur cette ville de Znaim. L'empereur coucha sur le champ de bataille au milieu de ses troupes. Sa tente était à peine dressée qu'il y eut une alerte qui se communiqua dans un instant par toute l'armée, où elle faillit mettre le désordre; elle commença par des maraudeurs, qui s'étant éloignés furent chassés par des partis de cavalerie de l'armée de l'archiduc Ferdinand, qui était arrivé sur la rivière de la Marche, et qui cherchait sans doute à se mettre en communication avec la grande armée. On courut aux armes de toutes parts, mais cette alerte n'eut aucune suite.
Ainsi se termina cette mémorable journée de Wagram, dont les résultats sur le champ de bataille ne répondirent pas aux laborieux travaux et aux savantes conceptions qui en avaient précédé les dispositions; il aurait fallu dans l'armée encore quelques-uns de ces hommes accoutumés à tirer parti d'un succès, et à enlever les troupes dans un moment décisif. C'est l'empereur seul qui y a tout fait, et qui, par sa présence a contenu tout au moment du désastre de notre gauche.
La population entière de Vienne monta sur les édifices de la ville et sur les remparts, d'où elle fut témoin de la bataille; le matin les dames y étaient dans l'espérance de notre défaite, et à deux heures après midi tout le monde à Vienne était dans la tristesse. On pouvait voir la retraite de l'armée autrichienne comme si l'on avait été sur le terrain même.
L'armée autrichienne nous tint tête presque partout; elle était très-nombreuse, elle aurait même dû avoir encore l'armée qui était à Presbourg, et quoiqu'elle eût beaucoup de landwehr médiocrement instruite, elle a eu dans la journée deux circonstances notables où elle pouvait mieux faire. La première était de ne pas abandonner l'attaque faite sur notre droite au commencement de l'action; par là elle aurait retenu ce grand mouvement de troupes que nous reportâmes de notre droite à notre gauche. La seconde était de donner suite au succès obtenu par sa droite sur le corps d'armée de Masséna, et de faire agir vivement son centre avant d'attendre que nous eussions amené sur le point où était Masséna, cent pièces de canon et autant d'escadrons avec trois divisions d'infanterie fraîche, qui ont réparé nos affaires. L'armée autrichienne n'avait aucune raison pour se retirer; elle était plus forte que nous, en ce qu'un tiers de notre armée était composé de troupes étrangères, dont l'amalgame avec les nôtres avait plus d'un inconvénient. Mais enfin elle s'est retirée, et elle n'a sans doute pas cru pouvoir s'exposer plus long-temps à d'autres événemens dans l'issue desquels elle n'avait pas de confiance.
L'empereur parcourait le champ de bataille le soir lorsqu'on vint lui annoncer la mort du général Lasalle, qui venait d'être tué par un des derniers coups de fusil qui avaient été tirés. Il en avait eu un singulier pressentiment le matin. Il s'était toujours plus occupé de sa gloire que de sa fortune. La nuit qui précéda la bataille il paraissait avoir pensé à ses enfans, il s'éveilla pour écrire à la hâte une pétition à l'empereur en leur faveur; il l'avait mise dans sa sabredache. Lorsque l'empereur passa le matin devant sa division, le général Lasalle ne lui parla pas; mais il arrêta M. Maret, qui passa un moment après, pour lui dire que, n'ayant jamais rien demandé à l'empereur, il le priait de se charger de cette pétition, en cas qu'il lui arrivât malheur: et quelques heures après il n'était plus.
L'empereur fut médiocrement content de la bataille de Wagram; il aurait voulu une seconde représentation de Marengo, d'Austerlitz ou de Iéna, et il avait soigné tout pour obtenir ce résultat; mais bien loin de là, l'armée autrichienne était entière; elle partait pour aller se jeter dans quelque position qui aurait nécessité encore de nouveaux efforts de conception pour l'amener à un engagement suivi d'un meilleur résultat. De plus, elle pouvait parvenir à réunir à elle l'armée qui venait de Presbourg, et nous n'avions de notre côté plus de renforts à attendre. Nous n'étions que trop persuadés qu'il ne fallait pas compter sur l'armée russe; tout ce que nous avions gagné de ce côté, c'est qu'elle ne se réunirait pas aux Autrichiens dans un moment qui ne semblait pas encore être celui de l'abandon des faveurs de la fortune envers nous; elle ne mit en mouvement qu'un corps de quinze mille hommes, et sa coopération se borna à essayer de gagner de vitesse les Polonais à Cracovie: ce qui a toujours paru suspect à l'empereur.