Ainsi M. Fouché, dont l'habileté a été tant vantée, avait employé dans cette circonstance, si délicate pour lui, un agent qui, quoiqu'à ses gages, lui avait été mis dans la main par M. de S***, qui préparait sa perte[41]. Si M. de S*** n'était pas d'accord avec M. de Bassano, il l'a dupé en lui remettant, comme venant d'une autre source, des bulletins qui venaient de Fagan; et s'il était d'accord avec M. de Bassano, tous deux ont complètement dupé M. Fouché.
Je n'ai pas encore dit quel était le motif de celui-ci en envoyant Fagan à Londres: il pouvait en avoir deux.
1° Comme Fagan disait avoir des moyens d'introduction près du marquis de Wellesley, il pouvait par là connaître l'état de la question entre le ministre et les propositions de la partie dont M. de Labouchère était l'organe, et au moyen de la correspondance de Fagan (qui avait causé avec M. de Wellesley), comparée avec celle de M. Ouvrard, laquelle était extraite des lettres de M. Labouchère, qui avait de même causé avec le marquis de Wellesley. M. Fouché pouvait être très près de deviner les intentions des deux partis qui traitaient, et juger d'avance du résultat, et en même temps conjecturer quelles devaient être les instructions des négociateurs.
C'est au retour du premier voyage que fit Fagan, que M. Fouché ne douta plus du succès des négociations de paix, et qu'il s'arrangea, soit pour s'attribuer dans l'opinion la gloire d'avoir amené l'Angleterre à conclure la paix, ce que personne n'avait pu faire jusqu'alors; soit pour s'emparer de la négociation, lorsque le moment serait arrivé où l'empereur aurait voulu et en même temps pu traiter ouvertement, parce qu'alors il lui aurait dit qu'il était au fait de la question, qu'il la suivait des yeux depuis long-temps, ce qui, selon lui, aurait paru un assez grand avantage pour que l'empereur le nommât négociateur, puis enfin ministre des relations extérieures, où il aspirait à arriver, étant las de la police. C'était là son motif en envoyant Fagan à Londres; mais il s'empressa trop de faire le négociateur, et se trompa de chemin comme un homme qui veut conduire ceux qui ne lui ont pas dit où ils veulent aller. Il renvoya son messager à Londres, d'où il était parti peu auparavant, ayant vu et entretenu le marquis de Wellesley. Il se présenta de nouveau chez ce ministre, auquel il rapporta des conversations, et peut-être même des légèretés de M. Fouché, qui était aussi ministre, et qui pouvait paraître à Londres chargé par l'empereur de négocier. Voilà donc ce Fagan qui se trouva avoir une sorte de caractère, parce qu'enfin le marquis de Wellesley pouvait bien accorder autant de confiance à ce que Fagan lui disait de la part de M. Fouché, que M. Fouché paraissait en avoir accordé à ce que ce même Fagan lui avait rapporté de la part du marquis de Wellesley; mais malheureusement pour M. Fouché, ce que Fagan disait au marquis de Wellesley ne ressemblait pas tout-à-fait à ce dont M. de Labouchère l'entretenait, et que Fouché ne pouvait pas savoir aussi promptement, par la raison que ce qui devait être envoyé à M. de Labouchère était adressé directement de Paris au roi de Hollande, de là à Londres, et que M. Fouché ne pouvait en être informé qu'après que l'avis était revenu sur ses pas, c'est-à-dire lorsque M. de Labouchère avait bien voulu en écrire à M. Ouvrard, qu'il croyait informé du motif de son séjour à Londres. Il résulta de ce tripotage que le marquis de Wellesley fut autorisé à croire qu'on voulait le duper, ou que l'on faisait jouer à M. de Labouchère le rôle d'une dupe pour bercer les Hollandais de l'espérance de la paix, puisqu'il lui parlait dans un sens, et que M. Fouché lui faisait parler dans un autre qui ne pouvait pas être exactement conforme au premier; il ne soupçonnait pas la sincérité de celui qui ne craignait pas de prendre un caractère officiel, et n'accordait pas autant de confiance à celui qui cependant la méritait mieux que l'autre, mais qui, n'étant pas autorisé à prendre un caractère, pouvait être désavoué quand on voudrait.
Il chercha auquel des deux il devait ajouter foi, et, ne voyant que des contradictions dans ce que l'un et l'autre disaient, il ne put voir là que de l'intrigue, et cessa toute communication avec tous deux, et bientôt après leur fit donner l'ordre de quitter l'Angleterre, observant que, si la France avait réellement envie de faire la paix, elle devait avoir d'autres moyens à employer pour se faire entendre.
Il fallut bien rendre compte à l'empereur du retour de M. de Labouchère à Amsterdam; on lui avait caché l'envoi du sieur Fagan à Londres, en ne lui remettant les bulletins de ce Fagan, par M. de S***, que comme des bulletins de la négociation de M. Fouché, sans explications. L'empereur ne connaissait que le départ de M. Ouvrard pour Amsterdam, et comme on se garda bien de l'éclairer sur celui de Fagan pour Londres (que M. de Bassano ignorait peut-être lui-même), il attribua naturellement à M. Ouvrard ces bulletins de la négociation de M. Fouché. C'est pourquoi l'empereur crut d'abord que M. Ouvrard avait été lui-même à Londres, et il ordonna son arrestation. On y poussa l'empereur, parce que l'on voulait lui persuader que M. Ouvrard était le prête-nom de M. de Talleyrand, que l'on voulait écarter comme un homme qui faisait peur.
Je laisse aux hommes éclairés à former leur opinion sur cette intrigue, qui ressemble même plutôt à de la fourberie de laquais qu'à de la haute intrigue. Ils jugeront, dans toute cette suite de piéges tendus à la bonne foi, quel est celui qui a été le plus coupable.
CHAPITRE XXVI.
Le roi de Hollande abdique.—Il nomme la reine régente.—Réflexions.—Inquiétudes de l'empereur.—Opinion de l'empereur Alexandre sur le blocus continental.—Détails sur le chagrin de l'empereur Napoléon à la nouvelle de l'abdication de son frère.—Considérations politiques.—La Hollande est réunie à l'empire français.
Il fallut renoncer à l'espérance de faire la paix, et cette nouvelle produisit encore un plus mauvais effet en Hollande qu'en France. Le désespoir s'empara de la majeure partie du commerce. Le roi lui-même, dont les goûts pour la solitude s'accordaient peu avec les agitations de circonstances aussi graves; le roi, effrayé d'avance de désordres qu'il regardait comme inévitables, et ne sentant pas en lui sans doute l'énergie nécessaire pour y faire face, se laissa aller à son inclination naturelle. Il se détermina tout à coup à abdiquer un pouvoir qu'il avait reçu, pour ainsi dire, malgré lui, et il ne craignit pas de susciter à l'empereur de nouveaux embarras, en laissant, par son départ subit, la Hollande sans gouvernement.