Les mauvais sujets connaissent aussi les imperfections de la société, c'est là le champ qu'ils ont mis en exploitation. Lorsqu'un voleur s'échappe d'une prison ou des galères, il vient à Paris; il commence par se mettre domestique pour avoir des occasions de connaître des camarades, et de faire ses observations sous la sauve-garde de ses maîtres. Cette nombreuse classe d'hommes ne peut pas être subdivisée de manière à y établir une surveillance, j'en vins cependant à bout sous l'administration de M. Pasquier.
Je n'avais en vue que les intérêts des propriétaires en proposant la mesure par laquelle il serait défendu à qui que ce soit de prendre un domestique qui n'aurait pas son livret visé à la préfecture de police. Ces livrets ressemblaient à ceux que l'on donne aux soldats.
On écrivait sur la première feuille le nom, l'âge, le signalement, le nom des pères et mères, le pays et la profession du sujet; la date de son arrivée à Paris en relatant les attestations de bonne conduite.
Si les propriétaires n'en avaient pas pris sans qu'ils eussent de livret, il en serait résulté que tous les domestiques auraient été obligés de se présenter à la préfecture pour se pourvoir de ce livret, et celle-ci aurait profité de cette circonstance pour les enregistrer tous et en faire des listes par ordre alphabétique dans lesquelles elle aurait ensuite examiné s'il y avait quelques noms ou signalemens qui eussent du rapport avec ceux qu'elle recherchait.
Dans la mesure que je proposais, un propriétaire devait s'emparer du livret de son domestique, et lorsqu'il le renvoyait, il écrivait dessus le jour qu'il avait quitté son service, sans y ajouter de réflexions; il pouvait en envoyer séparément, mais non les mettre sur le livret, afin de ne pas exposer ces malheureux à des injustices. Il ne remettait pas le livret au domestique, mais il le renvoyait à la préfecture, qui enregistrait dans la note de cet homme sa sortie de la maison dans laquelle il était placé, et y mentionnait les motifs de son renvoi, si le maître les avait fait connaître.
Le domestique était obligé de se représenter à la préfecture dans un délai très court pour reprendre son livret; autrement il était puni d'autant de jours de prison qu'il en avait mis à se mettre en règle, de même que le maître du logement qui lui aurait donné asile sans s'être assuré qu'il avait son livret.
Cette mesure, simplement administrative, bonne dans toutes ses dispositions, qui ne coûtait que peu de soins et devait produire de très bons résultats, trouvait cependant de l'opposition au conseil d'État; il y eut des esprits de travers qui ne virent dans ma proposition qu'un moyen d'espionnage contre leur intérieur, et qui s'élevèrent comme des énergumènes contre elle; elle n'eût pas passé sans M. Pasquier, qui en démontra l'utilité, et dont le bon esprit triompha de toutes les oppositions. Il l'emporta; la mesure fut mise à exécution, et dès les premiers mois elle mit entre les mains de l'administration, je crois, neuf cents ou mille individus, qui étaient tous ou déserteurs de l'armée, ou échappés de prisons, de galères, ou en fuite de leur pays pour quelque poursuite de justice, ils devinrent observateurs les uns des autres, et cela alla bien pendant quelque temps.
Je voulus profiter des momens que je croyais favorables pour faire organiser de même les cochers de fiacres et de cabriolets, qui sont à Paris au nombre d'environ trois mille; mais malgré les motifs puissans que je faisais valoir pour y réussir, la même opposition de la part du conseil d'État prévalut, et je fus obligé d'y renoncer.
Je voulais diviser les fiacres de Paris, ainsi que les cabriolets, par compagnies de vingt-cinq, et les mettre à l'entreprise: un entrepreneur aurait souscrit pour une ou plusieurs compagnies; une société se serait réunie pour souscrire pour une ou pour plusieurs aussi. Les obligations auraient été d'avoir toujours les voitures d'une même compagnie de la même couleur, ainsi que les chevaux du même poil par compagnie; les cochers vêtus en manteaux de la même couleur et en chapeaux de toile cirée; de soumettre les chevaux à la visite des vétérinaires tous les mois, et une peine d'amende, si l'on voyait sur la place un cheval attaqué de la morve, du farcin, de la gale ou de la pousse, etc., etc. Il y aurait eu également une amende d'imposée, si les harnois n'avaient pas été en état de solidité; elle aurait été supportée par le cocher, si le harnois ou une partie quelconque de l'équipement était venu à se rompre pendant une course. Il y aurait eu une amende plus forte, à la charge de l'entrepreneur, si la voiture ou une roue avait manqué et mis les personnes qui auraient été dedans dans l'obligation de mettre pied à terre avant d'être rendues où elles devaient être conduites.
L'administration gagnait à cela, 1° d'avoir de bons répondans dans la personne des entrepreneurs; 2° d'avoir des voitures plus propres, d'un meilleur service; 3° d'avoir des chevaux moins hideux; et dont la bonne santé n'aurait point exposé ceux qui auraient pu se trouver à côté d'eux, et enfin elle aurait gagné sous un rapport qui n'était pas indifférent pour elle.