[1: La caserne de la garde était à trois cents pas de mon hôtel.]

Je dois à sa mémoire de dire qu'il était ébranlé moins par la peur du danger que par la crainte de faire une mauvaise action, c'est-à-dire une action déshonorante.

Le voyant chanceler, je saisis ce moment pour lui dire: «Si vous êtes homme d'honneur, ne vous laissez pas souiller d'un crime, et ne m'empêchez pas de vous sauver tous. Je ne vous demande que de me laisser faire. En achevant cela, j'avançai mon bras droit pour saisir la poignée de son épée qu'il avait été obligé de mettre sous le sien à cause de l'exiguïté de l'appartement qui était rempli de soldats armés. Il semblait près de se rendre, j'allais prendre son épée, lorsque le malheureux manqua de caractère, et en me repoussant la main qu'il saisit avec force, il me dit d'un ton dur: «Non, vous marcherez où l'on me dira de vous conduire.» «Allons, lui répondis-je, vous êtes un malheureux, et vous ne vous en prendrez qu'à vous-même lorsque vous serez à la fin de tout ceci.»

Comme j'achevais, je vis, par la fenêtre, qui était en face de moi, le général Lahorie qui traversait ma cour d'un pas précipité; il venait de la rue, et amenait avec lui un homme d'une figure atroce, que je pris pour le sergent qu'il avait été quérir.

Ils rentrèrent comme des furieux dans l'appartement où j'étais. Lahorie resta derrière les soldats, ce qui me parut d'un plus mauvais augure encore; mais son compagnon venait à moi tête baissée, ne voulant pas lever les yeux. Il avait à la main une épée nue qu'il venait de prendre à un officier; mais, en avançant sur moi, il trébucha violemment contre un meuble à la porte d'entrée, il en éprouva une douleur qui l'obligea de s'arrêter pour se frotter la jambe: cet accident l'ébranla et fit fléchir son courage. Il me posa la pointe de son épée sur la poitrine, en me demandant si je le connaissais. «Non, lui dis-je, je ne te connais pas.» Il me répondit: «Je suis le général Guidal que vous avez fait arrêter à Marseille et conduire à Paris.

—«Ah! ah! dis-je, je sais cela; mais si on m'avait obéi, tu serais maintenant à Marseille, où, depuis près d'un mois, j'ai ordonné que l'on te reconduisît.» Le général Guidal se montait tant qu'il pouvait, et je n'avais d'armes que mon sang-froid; comme je voyais qu'il se battait les flancs pour s'échauffer, je lui criai: «Es-tu venu chez moi pour te déshonorer par un lâche assassinat?» Il me répliqua vivement: «Non, je ne vous tuerai pas, mais vous allez venir avec moi au sénat.»

«Eh bien! dis-je, va pour le sénat, mais laisse-moi m'habiller; il répondit: «Oh! non, on va vous apporter vos habits.» Ce qu'on fit effectivement faire à mes gens, qu'on ne laissa pas approcher de moi. Pendant que je m'habillais le plus lentement que je pouvais, un de mes secrétaires, ancien officier des chasseurs, et qui venait d'être averti, descendit au milieu de cette foule qu'il voulait brusquer sans la marchander; je lui fis signe de ne pas se faire arrêter lui-même, et lui dis à haute voix: «Allez dire à mon voisin d'être sans inquiétude, que je n'ai point de mal.»—Il me comprit à demi mot, et courut chez M. Réal, conseiller d'État, chef du premier arrondissement du ministère, qui demeurait immédiatement à côté de moi près la rue des Saints-Pères: ce furent eux deux qui donnèrent l'alerte à l'archi-chancelier et au ministre de la guerre.

Lahorie et Guidal me tenaient toujours chez moi avec cette troupe de soldats, qui était composée de trois compagnies de la dixième cohorte; ils décidèrent de m'envoyer à la Force, et Guidal se chargea de m'y conduire.

CHAPITRE II.

On me conduit à la Force.—Tentative d'évasion.—M. Pasquier et M. Desmaretz.—Ma détention ne dure qu'une demi-heure.—Le général Lahorie dans mon cabinet.—Il est arrêté.—Paris ne voit que le côté ridicule.—Considérations.